« SANGUIS MARTYRUM, SEMEN CHRISTIANORUM »

LES PERSÉCUTIONS ET LES MARTYRS EN TUNISIE

Dès la fin du Ier siècle, il existait un conflit entre les chrétiens et l’empire romain. Tertullien nous relate que: « Chaque jour, des chrétiens comparaissaient devant les tribunaux. La cause ne trainait pas en longueur ; accusés, ils ne se défendaient pas ; interrogés, ils avouaient ; condamnés, ils s’en faisaient gloire. Quelques-uns furent torturés avant le jugement, d’autres décapités, déchirés par les bêtes féroces, par des crocs de fer, crucifiés ; une chrétienne fut condamnée à subir les derniers outrages. Des frères furent lapidés dans les rues et leurs maisons brulées ».

En effet, les chrétiens refusaient de participer aux spectacles (modèle de comportement chrétien à l’égard des lieux publics), et refusaient de rendre le culte impérial (attestation de nouvelles valeurs chrétiennes). De plus, à la différence des traditions romaines, la mort des chrétiens à cause de leur foi, en application de la loi était considérée par les romains comme un simple spectacle de mise à mort avec des formes spécifiques. Le poids et le rôle des martyrs dans la constitution d’une société chrétienne et de son identité ont été très importants. Les persécutions donnèrent naissance à un nouveau genre littéraire: les Acta ou Passions des martyrs. La finalité  était  de commémorer le souvenir des chrétiens morts pour la foi, en s’opposant à l’idéologie romaine et en se réappropriant un évènement public dont ils (soldats et public) ne contrôlaient pas la mise en scène, en fait les martyrs depuis ces textes choisissent leur mort. Donc, commémorer le jour de leur mort contribuait à la naissance de la théologie des martyrs (imitation du Christ, héroïsme religieux, sanctification de la communauté, ancrage dans un lieu temporel et sacré). 

Les principales persécutions 

Kasserine, région des martyrs Scillitains

C’est vers 180, pendant la première année du règne de Commode, que le fanatisme populaire se déchaîne contre les chrétiens et que les magistrats commencent à leur appliquer les lois romaines qui prohibaient l’exercice du culte chrétien. Les premiers martyrs connus sont les martyrs de Scilli, petite bourgade tunisienne disparue aujourd’hui. Leurs noms démontrent qu’ils étaient pour la plupart d’origine punique : Speratus, Nartzalus, Cittinus, Veturius, Félix, Aquilinus, Caelestinus, Donata, Hestia, Januaria, Generosa. En 1906, le R.P. Germain, religieux Passioniste, découvre à Rome, au mont Caelius, dans l’église des Saints Jean et Paul et sous la chapelle de Saint Paul de la Croix, les corps des douze martyrs scillitains. Ils reposaient là depuis le Ve siècle et leur fête se célèbre en Afrique le 17 juillet.

En 203 sous Septime Sévère[1], accusés de s’être fait instruire, six habitants de Tébourba sont arrêtés et emprisonnés à Carthage : Revocatus et Felicitas, esclaves, Vibia Perpetua, de noble naissance et Saturninus, Secundulus et Saturus dont la condition est inconnue. Refusant de revenir au paganisme et baptisés en prison, cinq sont mis à mort dans l’amphithéâtre de Carthage[2]. Leur mémoire fut toujours très honorée à Carthage et dans toute l’Afrique. Leurs reliques furent placées dans une des grandes basiliques de Carthage, la Basilique majeure, où le Père Delattre a retrouvé en 1907 la dalle de marbre qui recouvrait leurs corps :

+Hic+sunt+martyres+saturus+saturninus+rebocatus+secundulus+felicit perpet pas non mart… (Ici se trouvent les martyrs Saturus, Saturninus, Revocatus, Secundulus, Félicité, Perpétue, qui souffrirent aux nones de mars).

Le récit de leur martyre était lu publiquement dans les églises, et Saint Augustin prononça plusieurs fois leur panégyrique[3]. Un récit saisissant de leurs derniers jours, écrit par Perpétue, une jeune femme noble de vingt-deux ans, et mère d’un petit enfant nous est parvenu. Un chrétien de Carthage a rassemblé les textes narratifs et y a ajouté un commentaire, laissant ainsi un compte-rendu émouvant qui figure parmi les premiers et les plus dramatiques documents du martyrologe chrétien. La Passion de Sainte Félicité, Sainte Perpétue, et leurs compagnons était un texte très connu dans l’église primitive, et servait de document d’instructions sur la façon dont les chrétiens devaient se comporter face à la persécution.

Le père de Perpétue était un païen âgé, sa mère était chrétienne, Félicité, son esclave domestique était enceinte quand elles furent arrêtées. Elles furent baptisées par les diacres Pomponius et Tertius, puis emmenées en prison. Perpétue raconte les difficultés de leur emprisonnement, et évoque toute son anxiété pour son jeune enfant. Il fut accordé à la mère de Perpétue de lui rendre visite en prison, accompagnée de son jeune fils, qu’elle put allaiter et garder avec elle en prison. En attendant, le père de Perpétue essayait de la convaincre d’abandonner sa foi chrétienne. Au tribunal, lors de leur procès les compagnons de Perpétue et Félicité refusèrent de sacrifier aux dieux romains pour la sécurité de l’empereur. Aussi, après avoir été fouettés, ils ont été jetés aux animaux sauvages; les hommes à un sanglier, un ours et un léopard, les femmes à une génisse sauvage. Blessés par les animaux, les chrétiens furent achevés par l’épée.

La Chapelle des Saintes Perpétue et Félicité à l’Amphithéâtre de Carthage.

« Combien je voudrais être assez riche, écrivait le Cardinal Lavigerie, pour élever dans l’Amphithéâtre un monument, une chapelle à la mémoire de Félicité, et de Perpétue et de tant de saints martyrs ». Ce désir du Cardinal a été entendu. La voûte découverte par le Père Delattre en 1881, et qui servait de prison pour les saints martyrs, fut entièrement déblayée, transformée en chapelle et pavée de marbre blanc. La table de l’autel est en marbre jaune provenant du temple d’Esculape, les supports sont deux tronçons de colonnes, en marbre vert, de l’antique basilique chrétienne « Damous el- Karita ».

En 1903, à l’occasion du XVIIe centenaire, la chapelle fut agrandie, et l’on plaça au-dessus de la grille d’entrée, l’inscription suivante : ICI FURENT MARTYRISES, LE 7 MARS DE L’AN 203, SAINTES PERPETUE ET FELICITE, EXPOSEES A LA DENT DES BETES AVEC SAINT REVOCATUS, SAINT SATURUS ET SAINT SATURNINUS.

Le Bienheureux Jean-Paul II a visité cet amphithéâtre et la chapelle des martyrs le 14 avril 1996. Il est d’ailleurs rare, que Jean-Paul II ne mentionne pas dans ses allocutions, au moins par allusion, les premiers témoins de la foi sur la terre d’Afrique. Il avait dit aux évêques du Maghreb, lors de son voyage en Tunisie, que le recueillement à Carthage sur le lieu du martyre de Félicité et Perpétue fut le moment le plus émouvant de son voyage en Tunisie.

Perpetue et Felicite Carthage

En 257 sous Valérien, Saint Cyprien, évêque de Carthage, fut tout d’abord exilé à Korba, sur la côte orientale de Tunisie. Mais en 258, Valérien lança un second édit plus féroce que le premier. Une grande partie de l’épiscopat et du clergé fut victime de la persécution. A Carthage Saint Cyprien eut la tête tranchée.

A Utique, une multitude de chrétiens (300) furent immolés ensemble et ensevelis dans la chaux (d’où l’expression de Massa Candida, Masse blanche, par laquelle on les désigne).

martyrs d'AbiteneEn 303 sous Dioclétien, à Carthage, donnèrent leur vie pour rester fidèles au Christ : Agileus, à qui on dédia une basilique, le diacre Catulinus qui devait avoir son tombeau dans une basilique de la Ville, Félix, évêque de Tébourba. C’est à cette époque aussi qu’un grand nombre d’Eglises avait suspendu l’assemblée de fidèles, si quelques exceptions passèrent inaperçues grâce, souvent, à la tolérance des fonctionnaires, il n’en allait pas de même dans la communauté d’Abitène. En effet, dans la ville d’Abitène (prés de Medjez-el-Bab, l’antique Membressa, à 80 km environ de Carthage) une communauté avait pu se reformer et s’organiser sous la présidence d’un prêtre. Tous ses membres, au nombre de 49(photo : Saint Saturnin, saint Dative et leurs compagnons. Ménologe grec. XIe.) furent arrêtés lors d’une célébration eucharistique, conduits à Carthage, jugés et martyrisés pour avoir accompli le précepte du Seigneur, c’est-à-dire pour avoir participé à l’assemblée dominicale ! « Sine domenico non possumus ! (nous ne pouvons pas sans le dimanche) On comptait parmi eux un prêtre : Saturnin, un lecteur : Eméritus, un sénateur : Datif, des hommes, des femmes, et des enfants. Ce sont les quarante-huit habitants d’Abitène.  Leurs « Acta » portent le sceau de l’authenticité. Pendant ce temps à Thuburbo deux religieuses Maxima et  Donatilla ont donné leur vie.

Finalement, en 480 sous Hunéric, roi des Vandales, à Carthage, sont martyrisés les sept moines de Gafsa : le diacre Boniface, les sous-diacres Servus et Rusticus, l’abbé Libérat, les moines Rogatus, Septimus et Maximus. On les cloua sur le pont d’un navire rempli de fagots de bois sec ; puis on poussa le navire au large après y avoir mis le feu. Mais la flamme s’éteignit aussitôt et ne put être rallumée. Transporté de fureur, Hunéric les fit assommer à coups de rames. Leurs corps, rejetés miraculeusement sur le rivage, furent recueillis par le clergé de Carthage et ensevelis dans le monastère de Bigua, prés de la Basilique de Sainte-Celerina (aujourd’hui dans les villas romaines à Carthage tout près du théâtre romain).


[1] Signalons en passant, car le fait est par lui-même assez suggestif, qu’en même temps que régnait à Rome l’empereur Septime Sévère, originaire de Leptis Magna, était assis sur la chaire de Saint-Pierre, un autre Libyen, le pape Victor (181-191), également de Leptis Magna, dont il fut peut-être l’évêque. La Tripolitaine devait être d’un niveau culturel honorable pour pouvoir donner à l’Etat et à l’Eglise ses deux chefs.

 [2] De l’amphithéâtre de Carthage d’une capacité de 30.000 personnes qui aurait vu le martyre des Saintes Perpétue et Félicité le 7 mars 203, il ne demeure actuellement que l’aréne. On ne peut guère que s’appuyer sur les descriptions enthousiastes des visiteurs du Moyen Âge, dont Al Idrissi : « Au sommet de chaque arcade est un cartouche rond, et sur ceux de l’arcade inférieure on voit diverses figures et représentations curieuses d’hommes, d’artisans, de navires, sculptées sur la pierre avec un art infini. Les arcades supérieures sont polies et dénuées d’ornements ». « Inluxit dies victoriae illorum, et processerunt de carcere in anphitheatrum. »). Saint Augustin in Sermo a Dionisio 24, 13: « Videte amphitheatra ista, quae modo cadunt. Luxuria illa aedificavit. » Tertullien, De spectaculis, 19, 1: « Si saevitiam, si impietatem permissam nobis contendere possumus, eamus in amphitheatrum quales dicimur, delectemur sanguine humano. »

[3] “Deux perles ont brillé aujourd’hui dans l’Eglise, d’un seul éclat: Perpétue et Félicité. Et l’on ne peut douter d’une félicité dont l’apanage se perpétue! Unies par la grâce comme elles l’ont été par l’emprisonnement, il n’est en elles aucun désaccord. Ensemble elles chantent des hymnes ». (Saint Augustin)

Un commentaire

  1. Article fort sympathique, une lecture agréable. Ce blog est vraiment pas mal, et les sujets présents plutôt bons dans l’ensemble, bravo ! Virginie Brossard LETUDIANT.FR

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