CHRISTIANISME A BULLA REGIA EN TUNISIE

Bulla Regia, cité chrétienne: Dans la période d’émergence du christianisme, la cité se dote dès 256 d’un évêque, marque de la richesse de ses habitants et de son terroir. Augustin d’Hippone considère la cité comme totalement christianisée dès 399. La cité est aussi représentée au concile de Carthage — ouvert le 1er juin 411 — qui condamne le schisme donatiste. Augustin d’Hippone accuse, à cette occasion, les schismatiques d’avoir coupé les liens entre l’Église catholique africaine et les Églises orientales originelles. Par la suite, la persécution arienne de l’époque vandale entraîne à Bulla Regia un épisode tragique, le massacre de catholiques dans la basilique[1].

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La « Maison de la chasse » : Dans les plus riches demeures, comme la « Maison de la chasse », les pièces sont distribuées sur deux côtés d’un petit péristyle carré qui est la source centrale d’aération et de lumière, des ouvertures secondaires accentuant cet effet. Il n’y a en effet pas d’atrium dans les maisons d’Afrique romaine mais plutôt une véritable cour à ciel ouvert comme dans les maisons des médinas arabes ou dans certaines habitations puniques. La « Maison de la pêche », du nom de la principale thématique iconographique du décor mosaïqué, est bâtie selon le même type.

En outre, on y distingue une basilique privée datée de la première moitié du IVème siècle et disposant d’une abside, d’un transept et d’espaces dépendants qui auraient été une nef s’il s’était agi d’une église. Ceci aurait pu être un exemple de fusion entre architecture publique et domestique initiée par la classe régnante du IVème siècle av. J.-C., espaces bientôt christianisés car adoptés comme plan des églises et des cathédrales.

Basiliques religieuses[2] : Deux basiliques chrétiennes ont fait l’objet de fouilles entre 1952 et 1954. La première, ayant sans doute abrité des reliques de saint Étienne datant du VIème siècle, a été occupée jusqu’au VIIIème siècle, période durant laquelle y a été enterré un trésor omeyyade dans une tombe. Elle compte trois nefs et un baptistère qui y est accolé. Les mosaïques de la nef sont pour une partie remarquablement conservées. La seconde basilique est d’une importance moindre : elle s’adosse et communique avec la première et possède également trois nefs. Il semble qu’une partie seulement de la bâtisse possède des mosaïques.

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Saint Augustin à Bulla Regia. Saint Augustin visita plusieurs fois la cité et il aurait même prononcé vers 399, un sermon condamnant la propension des habitants de la cité aux loisirs et au théâtre, futilités auxquelles les habitants de la cité voisine de Chemtou avaient déjà pour partie renoncé.

Saint Augustin à la communauté chrétienne de Bulla Regia[3] : « …Le spectacle des saints Machabées, dont nous solennisons aujourd’hui la victoire, nous vient à propos afin de dire un mot à votre charité, au sujet des spectacles du théâtre. O mes frères de Bulla! dans toutes les villes qui vous environnent, la licence qui règne chez vous consterne la piété. Ne rougissez-vous point d’être les derniers à donner asile à ces vénales turpitudes ? Sur ces marchés romains, où vous achetez le blé, le vin, l’huile, des animaux, du bétail, y a-t-il donc un charme pour vous à trafiquer de la honte, à l’acheter ou à la vendre ? Et quand les étrangers viennent dans ces contrées, pour ces échanges, si on leur disait: Que cherchez-vous ? des mimes? des prostituées? vous en trouverez à Bulla ; serait-ce pour vous un honneur, pensez-vous? Pour moi, je ne vois point de plus grande infamie. Oui, mes frères, c’est la douleur qui me fait parler, mais toutes les villes qui vous environnent vous condamnent et devant les hommes et au jugement de Dieu. Quiconque veut suivre le mal prend exemple sur vous dans notre Hippone, où tout cela est fini depuis longtemps; c’est de votre ville que l’on nous amène ces infamies. Mais, direz-vous, en cela nous ressemblons à Carthage. Ce sont des païens, ce sont des Juifs qui agissent ainsi, peut-on dire à Carthage, mais ici il n’y a que des chrétiens, et des chrétiens agissent de la sorte ! C’est avec une douleur bien vive que je vous parle ainsi. Puissiez-vous un jour, en vous corrigeant, guérir la blessure de notre cœur ! Nous le disons à votre charité… Voici des spectacles. Que les chrétiens s’abstiennent… Voyons si ces personnages infâmes ne finiront point par secouer leurs chaînes pour se tourner vers Dieu, ou abandonner cette ville, s’ils veulent persévérer dans leur honteux métier. Procurez-vous cet honneur, ô chrétiens ; ne hantez plus les théâtres ».

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« Mais je ne vous vois ici qu’en petit nombre. Voici que viendront les jours de la passion du Christ, que viendra Pâques, et ces lieux seront trop étroits pour votre multitude. Ils occuperont donc ces places, ces mêmes hommes qui remplissent aujourd’hui les théâtres? Ah! comparez les lieux, et frappez vos poitrines. Vous direz peut-être : s’abstenir, c’est bien pour vous, qui êtes clercs, qui êtes évêques; mais nous sommes laïques. Quelle justesse voyez-vous donc dans cette excuse?… Ce n’est ni aux clercs ni aux évêques, ni aux prêtres que s’adressait l’Apôtre quand il disait : « Vous êtes les membres du Christ » ; c’est à la multitude , c’est aux fidèles, c’est aux chrétiens qu’il disait. « Vous êtes les membres du Christ ». Je reprends donc les paroles de l’Apôtre : « Prendrai-je les membres du Christ, pour en faire les membres d’une prostituée ? » Et nos chrétiens non-seulement aimeront, mais encore établiront des prostituées? Un catéchumène se méprisant lui-même, nous dira: Je ne suis qu’un catéchumène. Comment, tu es catéchumène? Oui, catéchumène. Autre est donc ton front marqué du signe du Christ, et autre ton front pour aller au théâtre? Tu veux y aller? Change ton front, et va ensuite. Mais ce front que tu ne saurais changer, garde-toi de le perdre. Le nom du Seigneur est invoqué sur toi, le nom du Christ est invoqué sur toi, Dieu est invoqué sur toi, le signe de la croix du Christ a été marqué, sur ton front. C’est vous tous que j’exhorte, mes frères, à vous tous que je m’adresse ».

« Oserai-je vous dire : Imitez la ville de Simittu qui est proche ?… parlons plus clairement au nom du Seigneur Jésus. Là nul n’entre au théâtre nul libertin n’est resté là. Un légat voulut y rétablir ces obscénités; nul homme de la haute ni de la basse classe n’y mit le pied ; pas un juif n’y entra. N’y a-t-il pas là des habitants honorables? n’y a-t-il pas là une cité ? Cette colonie n’est-elle pas d’autant plus honorable qu’il y a moins de ces obscénités ? Je ne vous tiendrais pas ce langage, si j’entendais dire de vous le même bien. Mais je crains que mon silence n’attire sur moi une semblable condamnation. Dieu donc a voulu, mes frères, que je vinsse à passer par ici. Mon frère m’a retenu, m’a commandé, m’a supplié, m’a forcé de vous prêcher. Que dire, sinon ce qui m’est le plus douloureux? Ne savez-vous point que moi, que nous tous, nous rendrons compte à Dieu de vos louanges ? » Croyez-vous que ces éloges soient un honneur pour nous? C’est une charge plus qu’un honneur. Il nous sera demandé un compte sévère de ces louanges, et je crains sérieusement que le Christ ne nous dise au jour de son jugement: Mauvais serviteur, vous receviez volontiers les acclamations de mon peuple, et vous gardiez sur leur mort un coupable silence. Mais le Seigneur notre Dieu nous accordera d’entendre à l’avenir du bien de vous, et dans sa miséricorde, il nous consolera par votre conversion. Ma joie sera d’autant plus grande alors qu’aujourd’hui ma tristesse est plus profonde ».

Église d’Alexander : Le bâtiment dénommé « église d’Alexander » se situe à proximité des « grands thermes sud », hors du parc archéologique, et les vestiges en sont peu impressionnants. Les fouilles effectuées en 1914 ont déterminé une destruction par le feu et des vases de verre, des grands plats de céramique et surtout des amphores, qui contenaient encore des traces de vin, d’huile et de céréales, ont été découverts en son sein. L’identification à un bâtiment religieux est due à une croix offerte par un prêtre dénommé Alexander et surtout une inscription tirée d’un psaume gravée sur un linteau de porte. Les découvertes mentionnées et la structure de la bâtisse font penser à un lieu de stockage peut-être lié à la perception d’une imposition en nature, voire à un édifice fortifié d’époque byzantine.

LA CROIX BYZANTINE DE L’ÉGLISE D’ALEXANDER[4]

Cette croix a été offerte par le Dr Carton au Musée du Bardo dont elle se trouve actuellement. Elle a été recueillie par le Dr. Carton, dans une église située dans la périphérie des ruines de Bulla Regia, en dehors et tout près de l’édifice désigné sous le nom de « Forteresse punique ». Sur le linteau d’une des portes de cette église était gravé un verset du Psaume 120; dans ses dépendances, on remarque deux lignes d’auges, exactement pareilles à celles qui ont été rencontrées dans la basilique de Tébessa et dans d’autres basiliques africaines, par exemple à Haïdra. De chaque côté du « presbyterium », les fouilles ont fait retrouver les deux sacristies, encore garnies du mobilier qui les caractérisait.

Au milieu de la première sacristie, les offrandes étaient demeurées en place : elles consistaient en grains et en victuailles déposés dans de grandes amphores près desquelles étaient entassés des vases de formes variées, des mortiers, des pilons, etc.

Dans la seconde, à côté de grands récipients semblables, on trouva des ustensiles et des objets sacrés. Parmi les plats et les vases en bronze gisait une grande croix.

Elle est en cuivre revêtu d’une mince couche d’argent et mesure 0 m 25 de hauteur sur 0m 20 de largeur. Près d’elle on en ramassa deux autres, très petites, pourvues d’une chaînette qui se termine par un crochet : ce détail porte le Dr. Carton à croire que ces petites croix étaient suspendues aux anneaux latéraux de la grande.

La forme de cette grande croix est celle des objets du même genre que nous retrouvons en Gaule, à l’époque mérovingienne et, vers le même temps, dans les autres régions du monde chrétien. La branche du bas est un peu plus allongée que les autres ; les quatre branches, depuis leur naissance jusqu’à leur extrémité, vont en s’élargissant et se terminent par une découpure concave. Cinq mascarons, cerclés et bombés, en forment l’ornementation; ils sont disposés l’un au point central de la croix, les autres à l’extrémité de chaque branche que termine un anneau fixe et solide. Cependant l’extrémité de la branche supérieure est sans anneau; l’examen du monument ne permet pas de trancher la question de savoir si primitivement elle en portait un.

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Une inscription « grecque » est gravée sur la face antérieure. Elle se lit de haut en bas et on en poursuit la lecture sur les croisillons, de gauche à droite :

+ VΠEP

   EVXH

   C(xαi)Cῶ

THPI

ΛCΛ

ΛΣΞ

Ainsi cette croix avait été donnée à l’église de Bulla Regia par le prêtre Alexandre, en accomplissement d’un vœu. Elle paraît remonter à la fin du VIème siècle de notre ère. A la partie postérieure, on remarque une douille à section rectangulaire qui a été figurée dans la partie gauche du dessin et qui devait servir à l’introduction de la tige destinée à supporter la croix. Ce détail indique probablement qu’il s’agit d’une croix processionnelle. Sur la douille est gravée la lettre « A » qui pourrait être l’initiale du nom du donateur, « Alexandre ».

La croix de Bulla Regia présente une analogie frappante avec une autre croix processionnelle de la même époque qui provient de Homs de Syrie et fait partie du précieux cabinet d’antiquités byzantines formé M. Gustave Schlumberger. Les dimensions des deux monuments sont à peu près les mêmes; la forme est identique ; certains éléments de la décoration sont semblables. La croix de Homs se termine cependant à sa partie supérieure par un disque crucifère à jour, tandis que celle de Bulla Regia ne porte, au même endroit, aucun ornement. Une fiche percée d’un trou et destinée à fixer la croix de Homs sur un support se voit à la partie inférieure, sur laquelle on remarque aussi des inscriptions grecques avec un petit bas-relief montrant qu’elle appartenait à un sanctuaire dédié à saint Georges. Cinq mascarons, cerclés et bombés, exactement pareils, ornent le centre et chacune des extrémités de ces deux croix dont la contemporanéité est évidente.

A la même époque remonte également un monument insigne, servant de reliquaire à un fragment de la vraie croix et conservé au Vatican, la croix d’argent doré, offerte par l’empereur Justin II (563-578) à la basilique de Saint-Pierre. Ornée de pierreries sur sa face antérieure, elle porte du même côté une inscription s’étendant non seulement sur les croisillons, mais couvrant aussi, comme les inscriptions des croix de Bulla Regia et d’Edesse, le bras inférieur et le bras supérieur : + LIGNO QVO CHRISTVS HVMANVM SVBDIDIT HOSTEM DAT ROMAE IVSTINVS OPEM ET SOCIA DECOREM

Le monument se trouve donc daté d’une manière certaine. Il présente cette particularité d’être richement ornementé sur ses deux faces, tandis que les croix d’Edesse et de Bulla Regia ne portent, sur la face postérieure, aucune légende, ni aucun sujet gravé.

On connaît les noms de sept évêques ayant occupé le siège épiscopal de Bulla Regia entre les années 256 et 646 ; on sait même qu’il y avait encore un évêque dans cette ville au commencement du VIIIème siècle. On s’étonnait donc à bon droit de n’avoir rencontré dans les ruines ni tombes, ni emblèmes chrétiens. Les nouvelles découvertes de M. Carton ont comblé une lacune qu’il avait signalée lui-même, il y a longtemps.


 

[1] Christophe Hugoniot, Rome en Afrique. De la chute de Carthage aux débuts de la conquête arabe, Paris, 2000, p. 214.

[2] Azedine Beschaouch, Roger Hanoune et Yvon Thébert, Les ruines de Bulla Regia, éd. École française de Rome, Rome, 1977, p. 43-48 et 115.

[3] Dix-septième sermon. Pour la fête des Machabées

[4] Nous suivons ici la présentation de Héron de Villefosse Antoine. La croix byzantine de Bulla Regia. In: Comptes-rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 58e année, N. 8, 1914. pp. 697-702. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1914_num_58_8_73497

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