LE LANGAGE SYMBOLIQUE ET SPIRITUEL DE LA CATHEDRALE DE TUNIS

Raymond Lulle passant devant un chantier, demande à un ouvrier qui taille des pierres : « Que fais-tu ? » : « Je gagne ma vie » lui répond cet homme. Il pose la question à un deuxième ouvrier, qui lui répond : « Je taille des pierres ». Enfin, le troisième, à qui il fait la même demande affirme resplendissant : « Je construis une cathédrale ». La construction d’une cathédrale est un art sacré. En effet, une cathédrale est toujours vivante. Il s’y passe des choses qui, pour le non averti, demeurent totalement inaperçues. Elle est la représentation de la colline sacrée du mystère de la Rédemption, du calvaire. Elle doit être ouverte à tous car c’est un endroit de prière et de spiritualité. Mais pour bien comprendre une cathédrale, et dans notre cas la cathédrale de Tunis, il faut savoir lire et découvrir sa symbolique[1].

La cathédrale de Tunis a la forme d’une croix latine. Elle est construite, sur trois niveaux : la Crypte puis le sol et les colonnes et enfin la voûte. L’Autel est le cœur de l’église et il doit être toujours fixe et en pierre. Il représente ainsi la table du sacrifice où le Christ pierre angulaire, victime et prêtre au même temps est immolé pour le salut de tous.

Tout ce qui concerne la décoration de la cathédrale (tableaux, statués, vitraux, mosaïques, etc.) révèle un enseignement religieux qui permet à l’homme de se perfectionner intérieurement jusqu’à s’élever sur un plan supérieur, sacré. C’est une catéchèse vivante !

La symbolique de la cathédrale est inspirée donc par la spiritualité chrétienne. Autrement, elle perd toute sa valeur et ne devient qu’une simple œuvre architecturale. La cathédrale est une invitation à découvrir le sens caché de la réalité de l’homme sur terre, en adoptant une attitude intérieure, ouverte, contemplative. La cathédrale est un outil extraordinaire pour aider l’homme dans sa quête de la Vérité et de spiritualité.

Le langage symbolique et les églises 

Les symboles sont présents dans les édifices religieux depuis l’antiquité. Les églises chrétiennes recèlent dans leur plan, leur construction, leur ornementation quantité de symboles. Nombre d’entre eux trouvent leur origine dans l’antiquité. Ainsi visiter une église et en comprendre la structure implique de connaître les bases qui ont présidé à sa construction ainsi que la signification de certaines représentations. 

Au XIème siècle « les mathématiques sont considérés par les Maîtres de l’Ecole de Chartres comme le maillon qui relie Dieu au monde tel un instrument magique qui révèle les secrets de l’un et de l’autre »[2]. Il n’est pas étonnant que les figures géométriques aient alors un sens symbolique profond. L’art gothique est riche de ces symboles mais on les retrouve aussi dans l’art roman et d’autres styles.

Au-delà de ces généralités la symbolique est certainement présente dans de nombreux points de la construction ou du décor de notre cathédrale. 

Le bâtiment porteur de sens 

L’édifice est lui-même un symbole. Le clocher et sa hauteur est déjà significatif. Il signifie que en cet endroit se trouve la maison des chrétiens. Ses cloches rappellent, par leur sonnerie, les devoirs religieux (par exemple l’angélus, l’annonce de l’office dominical, etc.). Le portail ouvre symboliquement la voie qui conduit au salut éternel. Les voûtes représentent la voûte céleste ; les murs portent un décor qui se veut enseignement ; la nef est le vaisseau qui protège l’homme durant son pèlerinage à l’image du navire qui protège les voyageurs des intempéries. C’est la barque de l’évangile. Le mobilier liturgique est toujours porteur de sens : l’autel rappelle la dernière cène et le Christ lui-même, la chaire et l’ambon sont le lieu de proclamation de la Parole de Dieu, les fonts baptismaux : l’eau de la Vie éternelle.

Symboles géométriques : Pour comprendre les symboles géométriques de la cathédrale de Tunis, il faut se placer dans le contexte de l’époque des premières églises : au Moyen Âge les moyens de mesure et de tracé n’étaient ceux d’aujourd’hui. Les bâtisseurs d’alors disposaient d’outils très simples comme la corde à nœud, l’équerre avec fil à plomb et de grands compas. Les tracés sont réalisés avec un cordeau et consistent essentiellement en carrés, cercles et triangles. 

Le cercle : lors de la construction d’une église le maître d’œuvre commence par tracer un cercle qui délimite le premier espace de construction : l’espace entre le chœur et la nef. Il servira à implanter les premières figures géométriques. Ce cercle est appelé cercle primitif. En son centre le maître plante un bâton dont l’ombre, projetée au soleil levant, définit l’orientation de l’édifice : l’axe est-ouest. À midi l’ombre projetée indique la direction du nord. On dit qu’une église est orientée c’est-à-dire axée vers l’orient et non vers Jérusalem. (Cette pratique tombe en désuétude après le Concile de Trente, certaines églises peuvent ne pas être orientées). Le cercle est une figure géométrique parfaite, dessiné d’un seul trait, il n’a pas de commencement ni de fin. Il représente la totalité, l’unité, il est figure de l’incréé, un symbole de Dieu. (Certaines églises sont construites sur un plan circulaire). Devant l’autel majeur et en dessous de la grande coupole de notre cathédrale vous noterez le cercle primitif.  

L’octogone : Il est une figure géométrique à huit côtés. « Octo » signifie étymologiquement « sept plus un». Dans la genèse le huitième jour succède aux six jours de la Création et au septième, jour où à Dieu se repose. Le Christ est ressuscité le huitième jour. Huit est donc le symbole de la résurrection. L’octogone dans la construction d’une cathédrale constitue un lien entre le monde matériel et le monde spirituel. La figure de l’octogone matérialise le signe de la résurrection, de la vie nouvelle, de la renaissance par le baptême. Cela explique la forme octogonale de nombreux baptistères ou de fonts baptismaux. 

Le triangle : Le triangle représente la sainte Trinité. Dans l’art sculptural il est souvent représenté avec trois faisceaux de lumière et assez souvent il porte un œil en son centre, regard omniprésent, symbole de la connaissance divine. Ce symbole nous le trouvons dans notre cathédrale dans la porte d’entrée derrière l’autel majeur. Le triangle est une constante dans l’architecture des églises. Il est très souvent à la base du tracé géométrique de l’édifice au cercle primitif. 

Symbolique des nombres : La symbolique des chiffres dans notre cathédrale, comme d’ailleurs pour les anciennes églises africaines, trouve son origine dans l’Orient ancien qui aimait la symbolique des nombres. La Bible elle-même confère à certains chiffres des emplois symboliques mais n’accorde à aucun un caractère sacré. Les chiffres ont pour fonction de donner du sens[3]. Ainsi par exemple :

Le nombre 3 représente pour les chrétiens la Trinité ; elle est représentée par : un triangle équilatéral ; trois cercles entrecroisés ; le trèfle ;… saint-Patrick a évangélisé l’Irlande et il a notamment enseigné à ce peuple celte le mystère de la sainte Trinité en utilisant le symbole du trèfle. Plus largement il signifie aussi les trois vertus théologales. Dans notre cathédrale la nef et les deux bas-côtés forment trois espaces. Un portail central et deux portails latéraux en façade annoncent la nef et les collatéraux. En élévation on retrouve trois niveaux : grande arcade – tribune- fenêtres hautes.

Le nombre 4 représente la terre, les quatre points cardinaux, les quatre saisons ainsi que les quatre vertus cardinales. Il désigne tout de qui a caractère de plénitude. La cathédrale même en forme de croix est composée de quatre branches.

Le nombre 7 suggère un nombre assez considérable, il est le nombre parfait. Il est récurent dans l’ancien Testament : les sept jours de la création, le chandelier à sept branches, l’année jubilaire « Tu compteras sept semaines d’années, sept fois sept ans … ». Pierre doit « pardonner 77 fois 7 fois ». Il caractérise surtout le septième jour de la semaine jour du sabbat jour saint par excellence. Normalement il faut mettre à l’autel majeur 6 chandeliers avec la croix au centre.  

Le nombre 12 (3×4), à rapprocher du nombre 7 (4+3) chacun est le produit ou la somme de 4 et 3. Douze correspond à des réalités terrestres selon une ascendance divine (3). C’est le nombre des heures, des mois, des tribus d’Israël. Dans l’Apocalypse on trouve les 12 gemmes. Les apôtres sont douze. Ainsi on trouvera fréquemment dans nos églises des ensembles de douze colonnes soit autour du chœur soit pour la nef centrale comme par exemple dans la cathédrale de Tunis. 

Figures géométriques : Croisée de transept sur base carré. Cercle de la coupole qui coiffe le carré de la croisée. Triangle formé par les trois extrémités de l’arc ogival dans les deux bas-côtés.

La faune et flore de la cathédrale : Dans les écritures il est fréquent de trouver de références à la nature, psaumes et autres textes en sont riches ; les éléments sont objets d’enseignement : … Tu marcheras sur la vipère et le scorpion, tu écraseras le lion et le Dragon (Ps 90). … Je suis pareil au pélican du désert comme le hibou sur ses ruines (Ps 102). Le Christ, dans ses discours, utilise souvent l’image d’animaux : moineaux (Math 10, 29) serpent, (Math. 10, 6) colombe (Math. 10, 16) brebis … ou de végétaux : vigne, sarments … 

On les retrouve dans différentes représentations picturales ou dans la statuaire. L’art roman est probablement le plus riche en reproductions animalières. Dans les intrados de l’abside de notre cathédrale nous pouvons apprécier beaucoup de bas-reliefs avec ce type de reproductions. Ils représentent les symboles eucharistiques de Carthage. Chacun a une signification symbolique. L’aigle : il est le roi des oiseaux, il vole très haut «jusqu’au firmament» il rappelle l’ascension du Christ. L’agneau : il est le symbole de l’innocence. Jean dit de Jésus : Voici l’agneau qui enlève le péché du monde. L’agneau est souvent représenté de profil tenant une croix ou une bannière avec la croix. Le paon : selon la croyance populaire sa chair est imputrescible il est le symbole de la vie éternelle. Les poissons : l’épisode de la baleine de Jonas annonce les trois jours entre la passion et la résurrection, la mise au tombeau c’est Jonas englouti dans le ventre de la baleine : Yavhé envoya un grand poisson pour avaler Jonas, et Jonas resta trois jours et trois nuits dans le ventre du poisson (Jon. 2, 1). Le poisson est employé par les premiers chrétiens pour désigner l’image du Christ, poisson en grec se dit ICHTUS et représente la première lettre de : Iesus Kristos Theou Yios Soster – Jésus Christ fils de Dieu, Sauveur. La colombe, symbolise la paix en rappel du rameau apporté dans l’arche à Noé. Par sa blancheur elle est signe de pureté. Dans le symbolisme chrétien elle représente aussi le Saint-Esprit : Comme il priait, le ciel s’ouvrit et l’Esprit Saint descendit sous une forme visible comme une colombe (Luc 3, 22). Le pélican, a la réputation de nourrir ses petits avec ses entrailles alors qu’il régurgite les aliments péchés et stockés dans son bec. Il est devenu le symbole du sacrifice du Christ pour l’humanité. Le lion, a pris la place de l’ours comme roi des animaux au XIIème siècle. Il est le symbole de la puissance. Dans l’Ancien testament la tribu la plus puissante est celle de Juda ; on cite le Lion de Juda.  Le lion ailé est l’attribut de Marc. Il cite en début de son évangile Isaïe (40, 3) : une voix crie dans le désert. Le cerf : au Moyen Âge le cerf est considéré comme symbole de résurrection. Il est considéré comme un animal vertueux. Le psaume 41 illumine sa figure : Comme un cerf altéré cherche l’eau vive, ainsi mon âme te cherche toi, mon Dieu.     

Conclusion

Encore aujourd’hui, pour chaque visiteur, l’atmosphère et le calme de la cathédrale de Tunis contraste singulièrement avec le monde extérieur. La vie moderne et ses bruits semblent étrangers à un édifice qui n’est pas perçu comme démodé mais plutôt intemporel. Ainsi tout comme à ses débuts, la cathédrale continue de répondre à sa double fonction : matériel et spirituel. Matériel en tant que construction, spirituel en sa qualité de médiatrice entre visible et invisible.

La lecture correcte de la cathédrale de Tunis suppose donc la connaissance d’un langage historique et religieux qui ne s’improvise pas. Il y a donc des lectures rapides et trop incomplètes. Prouesse technique ? Symbole émouvant d’une foi transcendante ? Lieu d’histoire ? Lieu de mémoire ? Lieu de prières ? Lieu de régénération ? Notre cathédrale est tout cela et bien plus encore car au-delà du peuple chrétien, premier destinataire, la cathédrale interpelle l’ensemble des visiteurs. Avec elle et en elle se trouve résumée l’ultime étape de la destinée humaine : la comparution devant l’Eternel.

Monument terrestre, la cathédrale parle aux hommes par les symboles qui ornent la majesté de son architecture. Certes, elle reflète le savoir des générations d’hommes qui se sont associés pour la construire, mais elle se veut aussi et surtout témoignage et enseignement, illustration d’un ordre voulu par Dieu dans l’univers. Dans la cathédrale, l’homme est petit et se trouve en face d’un Dieu fait homme, Jésus-Christ, qui a donné sa vie pour le sauver.

P. Silvio Moreno, IVE


[1] Cf. Felix Schwarz, Symbolique des cathédrales, Paris, 2003 ; Michel Feuillet, Lexique des symboles chrétiens ; collection Que sais-je ? PUF, 2004. Vocabulaire de théologie biblique ; Silvio Moreno, Simbolos eucaristicos en Cartago, Tunis, 2016.    

[2] Felix Schwarz, Symbolique des cathédrales, Paris, 2003, p. 28.

[3] Cf. P. François Brossier, professeur à l’Institut catholique de Paries – La Croix – 7 janv. 2012.

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