LA BASILIQUE ET LE TOMBEAU DE PERPETUE ET FELICITE EN TUNISIE

     

La basilique et le tombeau des martyrs[1]  

A propos de la basilique de Perpétue et Félicité, M. de Sainte-Marie, chancelier au consulat de France, à Tunis, dans un Essai sur l’histoire religieuse de la Tunisie[2], nous dit ceci :

« Victor de Vita prétend que les corps de sainte Félicité et de sainte Perpétue avaient été déposés dans la basilique ad Majorum où ils furent longtemps vénérés. En somme, il reste forcement une grande obscurité sur cette question, et des fouilles ne la dissiperont que difficilement ; car c’est surtout la Carthage chrétienne qui a disparu. D’un côté, les païens pendant les persécutions, ont détruit tout ce qu’ils ont pu du culte chrétien, et, de l’autre, les arabes conquérants ont eu principalement à cœur de démolir, dès leur entrée en Tunisie, tout édifice consacré à Jésus-Christ ».

Cependant, grâce à la Divine Providence, la vérité fut confirmée par l’œuvre du P. Louis Delattre, père blanc. En terminant son rapport sur les fouilles de la basilique Damous-el-Karita, il disait qu’au-delà, vers Sidi-bou-Said existait un plateau dans lequel, à fleur du sol, la charrue ramenait chaque année des morceaux d’inscriptions chrétiennes. Le terrain était planté d’oliviers et s’appelait Mcidfa. Après avoir acheté le terrain, non sans difficulté, le P. Delattre commença à l’explorer librement en arrivant à des découvertes importantes : la basilique proprement dite avec ses murs, les fondations des colonnes et plusieurs tronçons ; au centre, ce qui subsistait de la confession, crypte que surmontait autre fois le ciborium et à côté un puits remplis d’ossements.

Dans l’atrium qui précédait la basilique, à côté d’une construction souterraine, ils ont trouvé une abside renfermant trois sarcophages de marbre. L’un était celui d’un enfant, la face décorée d’une très belle sculpture représentant des petits génies. Les deux autres contenaient les squelettes des personnages dont les corps avaient été ensevelis dans une étoffe d’or. Ils étaient noyés dans une couche de matière noire, sans doute des aromates[3].

a. La pierre tombale

+Hic sunt martyris

+saturus saturninus

+rebocatus secundulus

+felicit perpet pas non. mart…

+Maiulus…

Le sol de la basilique était partout occupé par des sépultures. Des inscriptions, presque toutes brisées, ont été recueillies en grand nombre. Mais parmi des milliers de fragments, une trentaine provenant de divers points de la basilique et même de l’atrium avait permis au P. Delattre, de reconstituer le texte de la dalle qui couvrit les corps de sainte Perpétue, Félicité et leurs compagnons.  

Cette découverte en 1907 fut d’un grand intérêt pour la topographie de la Carthage chrétienne arrivant ainsi à la certitude d’avoir découvert également la Basilica Majorum citée par Victor de Vite : « Ubi corpora sanctarum martyrum Perpetuae atque Felicitatis sepulta sunt ».

Dans la figure précédente nous voyons une cinquième ligne, dont il ne reste que des amorces de lettres, portait le nom de Majulus, désignant soit un autre martyr, soit un personnage ou un des personnages qui on fait graver l’inscription. Les caractères de cette dernière ligne paraissent, d’ailleurs, avoir été de moindre dimension que sur les autres lignes.

La belle dalle de marbre blanc, à veines bleuâtres, qui recouvrit les reliques des glorieux saints de Carthage, mesurait environ 1m, 50 de longueur et un mètre de hauteur. Les caractères, hauts de 0m 10, offrent un cachet particulier. Le graveur semble avoir reproduit scrupuleusement un modèle exécuté au pinceau. Le style des lettres et la présence de la croix au début de chaque ligne ne permettent pas de faire remonter l’inscription à l’époque même du martyre des saints qu’elle nomme. En effet, De Rossi, archéologue de Rome, soutien qu’il s’agit d’une écriture d’époque byzantine[4].

Dans l’énumération des martyrs, les hommes sont nommés d’abord et, parmi eux, Secundulus, qui, mort en prison et n’ayant pas eu à subir le supplice des bêtes, occupe le dernier rang. Ensuite viennent les deux généreuses jeunes femmes, nommées aussi sans doute dans l’ordre de leur mort, Félicité l’esclave avant la matrone Perpétue. C’est dans ce même ordre que nous les voyons inscrites au canon de la messe, l’esclave avant la femme noble, liberaliter educata, matronaliter nupta.  

Ce fut le 25 mars 1907, lundi de la semaine sainte que fut reconstitué d’une façon certaine ce texte si important. Pour donner une idée de la dispersion des débris de la grande dalle qui parait avoir été brisée avec rage, il faut signaler que certains fragments ont été trouvé un an avant les autres et à grande distance. Autre fois les visiteurs du Musée de Lavigerie sur la colline de Byrsa pouvait la voir fixé dans le plâtre de la reconstitution, œuvre du confrère du P. Delattre, le Frère Rogatien. Cette découverte certainement contribua beaucoup au culte de sainte Perpétue, Félicité et leurs compagnons. Aujourd’hui elle est malheureusement portée disparue. 

Une autre inscription fut trouvée dans l’eau au fond du puits de la basilique à deux pas de la confession au milieu de restes humains (une centaine de squelettes). Elle est moins officielle, mais infiniment précieuse et émouvante : « Perpetue Filie dulcissimae ». Cette brève inscription, qui n’offre aucun caractère chrétien, sinon que le libellé rappelle celui des catacombes romaines[5], nous permet de nous demander si nous ne nous trouvons pas devant la pierre tombale de Perpétue, placée sur ses restes par les soins de l’un des membres de sa famille. Cela représenterait sans doute l’hommage discret de la mère chrétienne de la martyre, dont nous savons qu’elle vivait encore, et qui voulut donner à sa fille ce suprême témoignage de son affection.

Le fait que cette inscription n’ait aucun signe explicite de la foi chrétienne ou de son martyre, peut se déduire du fait de la persécution du début du IIIème siècle. Peut-être aussi par égard pour le père de Perpétue, le seul païen de toute la famille. C’était à lui en effet qu’il était revenu de demander qu’on lui remît le corps de sa fille suppliciée. Il avait pu faire cette démarche, païen très hostile aux chrétiens, pour arracher le corps de sa fille aux chrétiens et à leur culte pour les martyrs.

Il manque également dans l’épitaphe le gentilice Vibia, mais il a été trouvé dans l’area de la basilique un autre fragment avec le gentilice Vibia. En raison de ces découvertes le P. Delattre se demande si ces fragments ne peuvent pas faire supposer que la famille de sainte Perpétue avait son cimetière particulier en cet endroit. En effet, dans ces travaux il avait déjà constaté plusieurs fois, dans ce quartier de la banlieue de Carthage, de petits groupes de tombeaux indiquant que les propriétaires des villas avaient coutume d’inhumer leurs morts, in praedio suo.

Le tombeau de Perpétue, selon l’avis du P. Delattre, put être d’abord une simple mémoire, construite à cote d’un puits dans un terrain appartenant à la famille (ce qui pourrait donner l’idée que la famille de Perpétue était originaire de Carthage). Plus tard, les fidèles de Carthage devenus propriétaires du terrain, élevèrent une basilique dont la memoria devint le centre, et le puits préexistant fut conservé dans son enceinte. Les Vibii avaient sans doute une area ad sepulchra dans leur domaine, comme l’area du procurateur Macrobe dans laquelle fut inhumé saint Cyprien et comme d’autres area particulières découvertes à Carthage.

Or si cela est vrai, il faut aussi croire que les corps de Saturus, Saturninus, Revocatus, Secundulus et Félicité trouvèrent une autre sépulture temporaire et ne vinrent que plus tard rejoindre celui de leur compagne.         

b. La basilique majorum  

 En 203, Carthage n’avait pas de basiliques à cause des persécutions. Les réunions religieuses pour le culte avaient lieu dans des maisons particulières et surtout dans les cimetières païens que, régulièrement, la loi romaine devait protéger. Mais ils ne furent pas toujours à l’abri de la persécution. On connait le cri des païens : « Areae non sint ! » Qu’on enlève aux chrétiens leurs cimetières ! Un demi-siècle plus tard, saint Cyprien est également inhumé dans une areae. Il en est de même de ses disciples, les martyrs saints Montan, Lucius et leurs compagnons. Nous sommes alors dans la seconde moitié du IIIème siècle. C’est fut donc plus tard que l’église de Carthage put avoir de véritables basiliques.

Dans la basilique majorum, saint Augustin prêcha au moins trois sermons en l’honneur de nos saints martyrs.

Les archéologues ont daté sa construction au début du IVème siècle. L’édifice retrouvé se composait de sept nefs et de treize travées. L’église, on le sait par le texte de Victor de Vita, a été réquisitionnée par les Vandales ariens. Elle a dû être rendue au culte lors de l’arrêt de la persécution sous Hilderic en 523, car l’écriture de l’inscription martyrologique peut être datée du début du VIème siècle. A ce moment, une restitution de l’espace et des reliques, vraisemblablement, a motivé l’affirmation de la présence, en ce lieu, des corps de Perpétue et Félicité. On ne sait si l’église a été occupée sans interruption par les ariens, ou si elle avait été rendue aux catholiques sous le règne de Gunthamund, roi vandale.

Les épitaphes retrouvées laissent supposer une activité de la basilique jusqu’au début du VIIème siècle. C’est alors que l’éloignement du centre urbain, sur lequel se resserrait la vie, a dû contribuer à l’abandon de cette basilique.

Suite aux diverses fouilles, il ne présente plus aujourd’hui que des fûts de colonnes et la « confession » des martyrs faite à l’occasion du Congrès eucharistique national en 1930 mais, malheureusement, dans un état complet d’abandon (voir photo ci-dessous).

Cette confession trouvée par le P. Delattre était une chapelle de forme rectangulaire, longue de 3,30m et large de 3,25m. Au fond s’ouvre une abside large de 1,30 et en vis-à-vis une sorte de niche carrée d’un mètre de côté. Elle était pavée d’une mosaïque ornée d’oiseaux et bordée d’une torsade.

« Je fis d’abord creuser au-dessous du niveau de la mosaïque détruite, raconte le P. Delattre. On rencontra, comme au-dessus, un amas de décombres… d’après cette exploration, il semble que la confession ne renferma d’abord qu’une seule auge à double étage, chaque étage pouvant contenir les restes de plusieurs martyrs. Plus tard, sur les flancs de cette auge primitive on creusa en pleine terre deux autres tombes, puis en avant de l’absidiole on entailla le sol à l’extrémité de l’auge centrale de façon à la transformer en une sorte de caveau pouvant recevoir d’autres reliques. Enfin dans l’absidiole même, on creusa une excavation rectangulaire garnie intérieurement d’une belle plaque de marbre jaune veiné. Il y eut là aussi assurément un dépôt de reliques. Le pavage en mosaïque recouvrit le tout.

Dans laquelle de ces excavations furent déposées les reliques de sainte Perpétue, de sainte Félicité et de leurs compagnons de martyre ? Il est impossible de le dire. Mais, on peut affirmer aussi que c’est bien dans l’une ou l’autre de ces excavations, c’est bien dans cette confession que les reliques de ces saints ont été déposées et honorées. L’absence même des corps saints qui ont reposé dans cette confession nous confirme dans notre conclusion. Alors que, dans toute l’étendue de l’area et de la vaste basilique on rencontre en place dans le sol les squelettes et les dépôts d’ossements, ici tout a été enlevé. Lorsque les chrétiens de Carthage voulurent soustraire à la profanation des ennemis de leur fois les précieuses reliques honorées dans la Basilique Majorum, ils durent pour les atteindre briser la mosaïque. Il semble que les morceaux aient alors été portés en dehors de la confession, car nous n’en avons retrouvé dans les décombres que de minuscules débris ».    

Le P. Delattre, à l’occasion du congrès eucharistique national, nous raconte :

« Depuis la découverte des nombreux fragments qui nous avaient permis de reconstituer l’inscription des martyrs et d’identifier le nom de la basilique, je désirais vivement rétablir la confession ou petite chapelle souterraine, existant jadis sous l’autel. Les restes que j’en avais découverts et que j’avais pris soin de laisser en place, pour montrer la forme du monument, avaient hélas presqu’entièrement disparu sous la pioche des arabes chercheurs de pierres à bâtir qu’ils vendent fort cher aux entrepreneurs. Nous en avions heureusement conservé le plan. Grâce à la générosité d’une dame américaine, j’ai pu réaliser cette reconstruction tant désirée. Le Congrès en fut l’occasion providentielle. Je referais la confession et le comité du Congrès la surmonterait d’un ciborium ». 

Et parlant des sœurs de la Charité maternelle de Metz qui avaient comme patronnes saintes Perpétue et Félicité et qui avaient beaucoup prié afin que le culte de ces martyrs soit connu à Carthage, écrivait :

« La découverte de la Basilica Majorum, celle de l’inscription des martyrs, l’extension de leur culte à l’Eglise entière avaient grandement réjoui les Sœurs de la Charité maternelle. La reconstruction de la confession, la construction du ciborium et les solennelles cérémonies du Congrès eucharistique international, ont mis le comble à leurs désirs, à leurs espérances et à leur joie. Et c’est ainsi qu’elles ont tenu à manifester leur reconnaissance. Pour moi, il me semble que si Dieu a béni si visiblement mes travaux et mes démarches concernant le culte de sainte Perpétue et de sainte Félicité, c’est aux nombreux prières des sœurs de la Charité maternelle de Metz que je le dois ». 

Basilica Maiorum ubi sepulta sunt

corpora Sanctarum martyrum Perpetuae et Felicitatis

Source: P. Silvio Moreno, IVE, Perpetue et Félicité et leurs compagnons martyrs, Tunis, 2016. 


[1] Cf. Delattre, L., L’archéologie et le Congrès eucharistique de Carthage, Tunis, 1932, p. 25-44 ; Carthage, découverte de la pierre tombale des martyres, Tunis, 1907 ; L’épigraphie funéraire chrétienne à Carthage, Tunis, 1926, p. 51-53.

[2] Les Missions Catholiques, nov. 1876, n° 24, p. 562.

[3] Nous savons par Tertullien que les chrétiens achetaient des aromates en grande quantité pour ensevelir leurs morts (Apologétique, 42).

[4] Egalement d’après Y. Duval, op. cit., II, p. 682, il s’agirait d’une inscription d’époque byzantine, mais qui pourrait être une copie d’une épigraphe antérieure et qui pouvait recouvrir effectivement les restes des martyrs.

[5] Sur un sarcophage de la région primitive du cimetière de Domitille on lit : Aureliae Petronillae-fil-dulcissimae.

Un commentaire

  1. Cette terre de Tunisie la vraie vie des chretiens qui commence et finie Comme j’aime cette Tunisie
    Merci à toi Silvio pour toutes ces infos si passionnante
    Que dieu te garde

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