LE BAPTEME ET LES BAPTISTERES CHRETIENS EN TUNISIE

 

 

Le baptême est une réalité chrétienne. Le verbe baptiser vient du verbe grec baptizô qui signifie plonger, immerger dans l’eau. Le lieu où cette action se réalise s’appel baptistère. Ainsi la piscine baptismale ou baptistère désigna, surtout aux premiers siècles du christianisme, une cavité creusée dans le sol destinée donc à l’administration du sacrement du baptême. Aux premiers siècles du christianisme le baptême se faisait par « immersion », c’est-à-dire que le catéchumène (celui qui voulait devenir chrétien) était partiellement ou totalement plongé dans l’eau. Cette immersion avait une signification spirituelle profonde: mort aux péchés et résurrection à la vie nouvelle. Aujourd’hui la signification est toujours la mêmes mais le rite a changé en devenant un baptême par « infusion ». 

Le rite

Le rite du baptême est fondé sur le texte des Evangiles. Il reprend celui initié par Jean-Baptiste sur les bords du fleuve Jourdain, rapporté par les Evangélistes. Parmi les habitants de Judée et de Jérusalem qui se faisaient alors baptiser dans le fleuve, se trouvait Jésus qui « dès qu’il fut baptisé, sortit de l’eau ».

Les gestes ne sont pas précisés davantage. Ensuite, les disciples du Christ baptisent à leur tour après la mort et la résurrection, Paul baptise les disciples au nom du Christ, il « leur impose les mains, et l’Esprit Saint vint sur eux ».

Tertullien, théologien africain (né en Tunisie) est l’un des premiers à décrire précisément le rite baptismal : le baptême comporte la renonciation au péché, suivie d’une triple immersion entrecoupée d’interrogations sur la foi en la Trinité, enfin à sa sortie de l’eau le nouveau baptisé reçoit l’onction d’huile.

Le nombre d’immersions varie de 1 à 3 au cours des siècles : la triple immersion est pratiquée au Vème siècle par saint Augustin.

Les baptistères

Pour la foi chrétienne, le rite du baptême est une réalité spirituelle et indispensable pour devenir véritablement un enfant de Dieu et ainsi pouvoir entrer dans l’Eglise et avoir accès au Royaume de Dieu. Il fait du catéchumène (celui qui se prépare) un homme nouveau, un « fidelis » apte désormais à intégrer pleinement la communauté des chrétiens.

Dès l’époque constantinienne, on commence à construire les baptistères situés près de l’église cathédrale dont l’accès était réservé aux seuls baptisés. Selon Tertullien, dans un premier temps ils ne sont ouverts que pendant la veillée pascale pour bien marquer le lien entre le sacrement et la Résurrection du Christ mais un deuxième moment privilégié était aussi la Pentecôte. 

Le baptême était administré uniquement par l’évêque. En époque byzantine, ce privilège est étendu peu à peu à toutes les églises paroissiales (c’est le cas par exemple pour un bon nombre de baptistères en Tunisie. Voir infra) à la suite de dispositions prises aux conciles d’Auxerre (en 577).

A cet époque il semble que leur emplacement et leur ordonnance sont laissés au goût du clergé ou du donateur ou à l’ingéniosité de l’architecte. Parfois il s’installe dans l’église elle-même, mais dans le cas le plus ordinaire le baptistère est séparé de l’église, mais peu éloigné d’elle. Suivant les ressources locales ou la prévoyance des fondateurs le baptistère est flanqué de diverses salles qui ont servi de consignatoria où les néophytes recevaient le sacrement de la confirmation, ou de tepidaria où ils pouvaient aller se réchauffer et reprendre leurs vêtements.

Les catéchumènes s’y préparent en apprenant les éléments de la foi chrétienne, par des prières plus fréquentes, des veilles, des jeûnes, par la confession de ses péchés; celui qui demande le baptême doit renoncer au monde et au démon: «Abrenuntio diabolo, et pompae, et angelis ejus et saeculo».

Le baptême peut être donné aux enfants. Tertullien est peu favorable à ce baptême, mais saint Cyprien au contraire ne veut pas que les enfants soient frustrés de cette grâce.

Maintenant nous allons illustrer avec des photos des baptistères chrétiens en Tunisie la valeur et importance que les chrétiens de cette terre tunisiennes donnaient au sacrement le plus nécessaire de tous. Ces baptistères sont très typiques d’Afrique du Nord et sont datables de l’époque paléochrétienne à l’époque byzantine. 

Les 12 baptistères que j’ai pu repérer sur différents sites archéologiques en Tunisie présentent des particularités caractéristiques qui prouvent que les architectes africains ne s’astreignaient pas à l’imitation servile des grands maîtres grecs ou romains, et réussissaient au contraire, en modifiant les modèles dont ils s’inspiraient, à créer de nouveaux types d’une réelle originalité.

 BAPTISTERE EN FORME OCTOGONALE    

CARTHAGE: Basilique byzantine et baptistère de Dermech (VIème siècle) dans le parc archéologique de Thermes d’Antonin. Baptistère assez simple dont le premier niveau est construit en forme octogonale en suivant la tradition orientale qui représente le 8ème jour de la résurrection du Christ. Ensemble avec le baptistère de la basilique Damous el Karita ce sont les uniques baptistères à Carthage construits en forme octogonale. En plus il est le seul baptistère complètement visible et visitable aujourd’hui à l’intérieur des murs de l’ancienne ville de Carthage. Il est positionné au fond de l’église du côté gauche avec une porte qui communique directement avec le quadratum popoli.

BAPTISTERE EN FORME RONDE

MUSTI : baptistère situé du côté gauche de l’abside (aussi à Kelibia et celui de Cartagenne) de la basilique byzantine de la ville de Musti (El Krib). Cette ville est connue par l’enquête faite par saint Augustin sur le schisme donatiste et maximianiste. Ce baptistère recouvert autre fois de marbre, à différence du précèdent, est de forme ronde et sans aucune particularité. Les trois marches qui permettent la descente peuvent représenter la sainte Trinité puisque la formule de baptême était toujours une formule trinitaire.

BAPTISTERE CRUCIFORME

JEBENIANA – SFAX : baptistère cruciforme avec deux cotés lobés. Cette cuve d’époque byzantine, présente au moins deux originalités. D’abord la croix au fond du bassin est une croix pâtée en forme latine. Elle se présente de grande simplicité par rapport à la croix pâtée du baptistère de Sousse. Dans plusieurs baptistères nous allons noter une croix simple ou le monogramme du Christ au fond du bassin, cela nous montre la signification du baptême: c’est par la passion du Christ que le catéchumène meurt au péché et reçoit la grâce de la filiation divine.

Ensuite, si cette cuve est creusée dans un massif circulaire elle possède deux lobes transformés en escalier. Généralement la symétrie des quatre lobes est respectée, et c’est par un ou plusieurs alvéoles (avec insertion éventuellement d’une marche supplémentaire) qu’on descend dans la cuve.  La cuve proprement dite est souvent de forme cruciforme, à quatre lobes arrondis dont deux, sur le même axe, sont prolongés par des escaliers. On pourrait alors se demander si dans un premier temps cette cuve n’avait pas été ronde (comme celle de Musti) et si elle n’avait pas été transformée seulement par la suite en bassin cruciforme : le sillon circulaire pouvait correspondre au tracé primitif ; mais aucune preuve évidente de remaniement n’est visible.

BAPTISTERES CRUCIFORMES QUADRILOBES

BELLALIS MAIOR (El Faouar – Beja) : baptistère appartenant à la deuxième église byzantine à l’intérieur des murs de la ville près du forum publique. Il est place au fond de l’église du côté droite. Il s’agit d’un baptistère très particulier dont le model se répète souvent en Tunisie mais pas ses dimensions. En effet il s’agit d’un baptistère dépouillé complètement de mosaïque avec une forme externe cruciforme et une cuve complètement quadrilobé mais de très petite taille et sans marches pour y descendre. Parmi les baptistères subsistant encore en Tunisie il est le seul à être construit d’une telle façon Peut-être est-il un baptistère pour les petits enfants?

OUED RAMEL : le baptistère découvert en 1898 (photo page suivante), occupe un pavillon indépendant, englobé dans la même enceinte qu’une basilique byzantine à trois nefs et divers autres bâtiments. La cuve baptismale, semblable à celle d’El Kantara à Djerba, a la forme d’une croix grecque, dont une branche a été barrée par une dalle de marbre remployée, un devant de sarcophage païen, représentant les trois Grâces et les quatre Saisons. Tout le baptistère est pavé de riches mosaïques, représentant des figures symboliques chrétiennes, la colombe du Saint-Esprit, le palmier, le Cerf et la Biche buvant aux quatre fleuves du Paradis. Ce type appartient à la série assez abondante des cuves cruciformes à extrémités arrondies. Le symbolisme de la forme cruciforme, avec branches rectangulaires ou arrondies, est tellement évident que son adoption est facilement explicable. 

ILE DE DJERBA : Au milieu du IVème siècle, une basilique est construite dans ce qui était alors l’évêché de Girba (Djerba). Deux des évêques de l’île ont laissé leur nom dans l’histoire: Monnulus et Vincent, qui assistent respectivement aux conciles de Carthage de 255 et de 525. Les ruines de leur cathédrale peuvent être identifiées près d’El Kantara (point d’arrivée de la chaussée romaine qui relie l’île avec le continent), dans le Sud-Ouest de Djerba, d’où provient ce beau et simple baptistère cruciforme quadrilobé. De la Blanchère nous dit qu’il s’agit d’un ouvrage fait au moyen de materiaux de remploi: huit pièces de marbre blanc dont quatre se plaçant en croix, les quatres autres se contournant. Il est probable que cet ensemble, avec le blocage qui le complétait, était placé, dans l’église d’où il provient, soit au ras du dallage, comme c’est le cas ordinaire, soit avec une saillie semblable à une marche. Dans chacun des quatre grands blocs qui constituent la cuve même, est évidée une descente de trois degrés. L’une de ces branches était fermée. Il est probable que cette clôture était le lieu où se plaçait l’évêque. Il se trouve aujourd’hui dans le département des antiquités chrétiennes du Musée du Bardo.

CAP BON. Le baptistère de l’Eglise de l’unité en Kelibia. L’œuvre est l’une des pièces maîtresses du musée du Bardo depuis sa découverte dans l’église appelée «de l’unité», à sept kilomètres de Kélibia, plus précisément à Demna. Elle a été trouvée dans les ruines d’une basilique, à proximité de la mer. J’y suis allé plusieurs fois, mais le site est fermé. Son état définitif est supposé par les archéologues au moment de la reconquête byzantine. La cuve a été datée de la deuxième moitié du VIème siècle. La cuve est élevée sur un pavement de mosaïque de forme carrée, décorée sur les angles par quatre cratères (calices de grandes dimensions) desquels s’échappent des rinceaux ou pampres de vigne. Le pavement comporte un seuil sur lequel est inscrit : Pax fides caritas (Paix, foi, charité). Cela ressemble à la salutation de Saint Paul dans ses lettres et donc il est fort probable que soit située ici l’entrée du bâtiment, entraînant une orientation du chrisme présent au fond de la cuve baptismale. 

La cuve, cruciforme, possède un bassin quadrilobé dont chaque bras comporte un degré pour la descente. Tout le rebord est décoré par deux lignes de texte avec les bases des colonnes : «En l’honneur du saint et bienheureux évêque Cyprien, chef de notre église catholique avec saint Adelphius, prêtre de cette église de l’unité, Aquinius et Juliana son épouse ainsi que leurs enfants Villa et Deogratias ont posé cette mosaïque destinée à l’eau éternelle» ; les dédicants et dédicataires sont ainsi nommés.

Ch. Courtois a évoqué la disposition des personnages et la signification du baptistère : «après avoir passé le seuil, le catéchumène trouvait à sa gauche l’évêque. Le message divin était dans sa direction, et il pouvait accéder à la fois à la connaissance de la religion chrétienne ainsi que la récompense par le calice de lait et de miel, un mélange offert au nouveau baptisé. Tout le décor est symbolique : l’aspirant au baptême était représenté sous la forme d’une colombe. La colombe avec le rameau d’olivier annonce la paix du croyant, l’arche de Noé témoigne de l’unité et de la pérennité de l’Eglise. Les poissons symbolisent les âmes et les arbres évoquent le jardin du Paradis. L’arche de Noé, symbole de l’unité de l’Église, peut témoigner des circonstances d’élaboration de l’œuvre : il s’agit des luttes entre donatistes et catholiques, le donatisme persistant en Afrique jusqu’à la conquête arabe. Les donateurs témoignaient, par le don de l’ouvrage, de leur attachement à la tradition catholique».

A mon avis, les qualificatifs de saint et bienheureux de l’évêque Cyprien peuvent indiquer la grande figure du saint évêque de Carthage. Ainsi les donateurs voulaient affirmer la prépondérance de l’évêque et martyr le grand primat d’Afrique. 

La valeur symbolique est donc forte, témoignant du triomphe du Christ et de la croix ainsi que du Paradis promis aux fidèles par le baptême.

BAPTISTERES POLYLOBES « ROSACE »

Ce type de baptistère sont d’une beauté particulière. Le fait que ces cuves polylobées ne se rencontrent que dans un petit nombre de monuments, et presque exclusivement en Afrique du Nord pour celles qui comportent plus de quatre alvéoles, laisse à penser qu’elles pourraient bien devoir leur structure à des considérations esthétiques locales plutôt qu’à des usages liturgiques particuliers.

Pourquoi cette forme en « rosace »? Quelques-uns justifier cette structure par un rôle d’escalier, mais  ils sont insuffisants pour cet usage puisqu’on ajoute parfois une ou plusieurs séries de degrés, et, en tout cas, mal commodes. Pour d’autres comme Gauckler et Massigli il s’agissait du baptême simultané (Gauckler) de plusieurs personnes assises dans les alvéoles (hypothèse de Vercoutre à propos des baptistères de Sfax, justifiée par la profondeur des lobes), ou qui attendaient debout avant de descendre dans la cuve (nuance apportée par Massigli). Mais ces justifications ne sont pas convaincantes; elles sont démenties, encore une fois, par le seul fait que dans certaines cuves en rosace on prévoit des escaliers pour descendre et monter ; en outre, elles ne s’accordent avec aucun rituel connu.

Il y a qui encore (Duval) a voulu aussi expliquer la signification des lobes dans ce type de baptistère en essayant de les comparer avec les tables d’autel lobés (plusieurs retrouvées en Orient). Ainsi, affirme Duval, si la forme de ces baptistères polylobés s’inspire par exemple de la figure d’une table d’autel aussi polylobée l’intention symbolique peut être plus évidente puisque la relation autel-baptistère, sacrifice-baptême est une des constantes de la littérature patristique. Mais à mon avis cette comparaison va un peu au-delà de ce qu’il faut voir réellement. Il ne faut pas chercher dans toutes les formes une signification particulière. La relation sacrifice-baptême est manifestée pas par une forme polylobé mais plutôt par la cuve elle-même : le baptisé descend avec ses péchés dans l’eau comme le Christ est descendu dans la mort et le baptisé sort vers le haut purifié et victorieux de la mort comme le Christ est sortie ressuscité et victorieux du sépulcre.

Ainsi, vu que ce modèle ne se répète pas partout en Tunisie sa caractéristique esthétique est bien plus probable. En effet, les bassins à niches ou polylobés ne sont pas une innovation dans l’Antiquité tardive : c’est le cas par exemple de plusieurs bassins semi-circulaires de péristyles à Bulla Regia, et on connaît en Sicile comme dans le Sud-Ouest de la Gaule, plusieurs bassins de thermes trilobés ou polylobés.   

Concluons :

  1. Pour l’interprétation, le type polylobé doit se distinguer du type quadrilobé malgré la ressemblance de forme des alvéoles : le symbolisme ne peut être le même puisque le plan cruciforme en a un évident ; celui des cuves à six ou à huit lobes pourrait être cherché du côté du symbolisme des nombres. J’écarterais l’assimilation à une table d’autel ;
  2. La forme polylobée (comme les formes trilobées ou quadrilobées) s’inscrit dans la série de bassins qui n’était pas inconnue avant le christianisme et qui sera fort répandue après, donc l’explication purement esthétique ne peut être exclue.

Il faut dire finalement que les formes quadrilobées et polylobées ont été utilisées surtout à l’époque byzantine en Afrique : tous les auteurs sont d’accord sur ce point.

UPENNA (Enfidaville) : Baptistère byzantin en rosace de l’église martyriale de Upenna. En forme polylobé le bassin est rond en deux niveau. Il se trouve à l’entrée de l’église du coté droite et il a été superposé à un autre baptistère plus ancien de style carré. Ce plan polylobé « rosace » appartient à une série plus proprement africaine. Un alvéole semble avoir été remplacé par un escalier.

BAPTISTERE DE BEKALTA/ MUSEE DE SOUSSE: Ce baptistère, d’époque byzantine, découvert en 1993 à El Gaala, entre Bekalta et Teboulba, est l’une des pièces maitresses de l’archéologie chrétienne tunisienne. Son importance tient au fait que les cuves baptismales revêtues de mosaïques qui nous sont parvenues en bon état de conservation sont rares. La découverte à été faite dans un site rural situé à deux kilomètres au nord-ouest des vestiges de la ville antique de Thapsus (Ras Dimès). Il fut révélé fortuitement par les travaux de nivellement au bulldozer dans une carrière de tuf. La cuve disposée selon un axe Est-Ouest se trouvait dans une salle située du coté sud de l’église construite sur le même emplacement mais détruite par l’exploitation de la carrière. La bordure de la cuve est couronnée par une inscription incomplète. Le texte était: « GLORIA IN EXCELSIS DEO », « ET IN TERRA PAS (H)OMINIBUS BONE », « BOLUM [TATIS L]AMDAMUS [TE] ». Le fond de la cuve est orné d’une croix latine pattée d’où pendent l’Alpha et l’Omega, et que flanquent en haut des feuilles cordiformes.

Le décor de ce baptistère s’inscrit dans le répertoire des basiliques chrétiennes du VIème siècle. On retrouve un certain nombre de composantes de ce décor dans des mosaïques chrétiennes à Sbeitla, Bulla Regia, Sabratha et à Ravenne. Ainsi par sa forme polylobée et cruciforme ce baptistère c’est un cas unique en Afrique du Nord.

En résumé ce baptistère qui se trouvait dans une église rurale reflète par sa somptuosité la profondeur de la christianisation dans la région y compris la campagne à l’époque byzantine.

BAPTISTERES OVOIDALES 

BAPTISTERE OVOIDE DE JILMA: Les ruines visibles de la belle basilique aux mosaïques tombales de Jilma conserve encore aujourd’hui entre les deux sacristies la salle du baptistère qui occupe un espace presque carré, situé légèrement vers le nord-ouest par rapport à l’axe de l’église. La cuve baptismale est disposée sensiblement au centre de la salle. Elle est d’un type rarissime, seulement connu à Sufetula (Sbeïtla), avec un plan presque ovoïde et des escaliers qui prolongent la cuve elle-même. La paroi interne du demi-cercle nord-est est décorée d’une croix monogrammatique d’où pendent un alpha et un oméga (noter la différence avec la croix au fond du bassin). Quant au rebord de la cuve, il est décoré d’une mosaïque à décor en guirlandes associées à des motifs floraux. Du reste, c’est toute la salle du baptistère qui avait, à l’origine, son sol entièrement recouvert de mosaïques géométriques.

BAPTISTERE DE JUCUNDUS SBEITLA : le bâtiment chrétien se réduit à un modeste édifice rectangulaire pourvu de portes sur trois côtés et d’une absidiole sur le quatrième. Il est installé au milieu d’une cour à colonnes dont on voit aussi un baptistère. En effet ce bâtiment a souffert une transformation. Etant originalement le baptistère de la cathédrale catholique primitive (Bellator), c’est à la fin du Vème ou au début du VIème siècle qu’il a été transformé en chapelle. En effet, une inscription trouvée sur place au-dessus d’un sarcophage, rappelle qu’un évêque de la ville, Amacius, avait fait rechercher (per inquisitione(m) Amaci) et avait retrouvé, sans doute à la même époque, la dépouille ou les reliques d’un de ses prédécesseurs à la tête de l’Église, Iucundus, pour une nouvelle inhumation probablement dans la nouvelle chapelle. Iucundus avait été l’évêque du clergé catholique local au début du Vème siècle. Mais, N. Duval nous donne une hypothèse fort probable : « Comme les documents conciliaires nous apprennent que Jucundus était l’évêque catholique de Sbeitla avant l’arrivée des Vandales et que l’inscription placée sur sa tombe amène à supposer qu’on avait perdu pendant un temps assez long la trace de cette sépulture vénérée, on peut se demander si cet évêque n’a pas été  considéré comme un martyr de la persécution vandale et si la  période d’oubli ne coïncide pas avec l’occupation du groupe épiscopal par le clergé arien (vandale) ». Dans ce cas, on pourrait dire que cette nouvelle chapelle était un « martyrium ».  Quant à Amacius, l’évêque qui a opéré « l’invention » des reliques de son prédécesseur, son nom revient peut-être, sur deux blocs inscrits retrouvés dans une église aménagée à la périphérie de Sufetula. L’inscription retrouvée suggère aussi que l’évêque Amacius était un ecclésiastique bâtisseur et qu’il était directement impliqué dans les travaux de réaménagement du baptistère et sa transformation en chapelle au début de l’époque byzantine, et, par voie de conséquence, peut-être même dans la construction de la nouvelle cathédrale.

Dans son architecture l’édifice était primitivement pavé de mosaïque. Mais celle-ci ne subsiste que dans la petite abside où siégeait l’évêque avec un vase d’où sortent des rameaux fleuris. La cuve baptismale, par contre, a une forme assez particulière. On y voit que lors de la transformation en chapelle le rebord du baptistère a été détruit volontairement. On avait comblé la cuve et on y avait installé dans un fût de colonne le reliquaire sous la table de l’autel. Celui-ci a disparu mais il subsiste tout autour la base de la barrière qui interdisait l’accès pendant l’office sauf par une ouverture placée dans l’axe, en face de l’abside. 

    

SBEITLA: Baptistère de la deuxième cathédrale de la ville de Sbeitla dit de « Vitalis ». De chaque côté de cette abside occidentale, différentes pièces pavées de mosaïque conduisaient au baptistère placé exactement derrière le presbyterium. Le baptistère proprement dit, d’ailleurs l’un de plus beaux de la Tunisie, est, sauf quelques détails, une copie du baptistère de la basilique Bellator (baptistère de Jucundus, voir ci-dessus), première cathédrale de la ville de Sbeitla. La cuve a été retrouvée intacte en 1913. Elle est richement décorée avec quatres colonnes qui soutiennent un ciboire. Au fond du bassin le mongramme du Christ et sur le rebord, garni comme dans l’autre baptistère d’une guirlande de laurier, on lisait face à l’absidiole de la petite chapelle qui contient le baptistère l’inscription rappelant que la cuve avait été offerte à la suite d’un vœu par Vitalis et Cardela.   

« Heureux sacrement que celui de notre baptême! quel effet ne produit-il pas? il efface la tache de nos péchés passés, il nous rend enfants de Dieu, et nous ouvre l’entrée à la vie éternelle ». Tertullien.

BULLA REGIA. Baptistère rectangulaire du groupe épiscopale de la ville. Très exceptionnelle et même unique en Afrique est la présence du baptistère, symétrique de l’autel, à l’intérieur de l’église cathédrale de Bulla Regia et devant l’une des absides. Ce baptistère, découvert en février 1953, constitue l’un des éléments majeurs du complexe, en raison de son emplacement et des transformations qu’il a subies. Le carnet de fouille de M. Retiro note que tout le secteur présentait, au moment de la fouille, des traces d’incendie. Malheureusement, il ne précise pas l’état dans lequel on a trouvé la cuve elle-même. On peut estimer, en effet, que la présentation actuelle est trompeuse dans la mesure où elle réunit deux états successifs sans que les visiteurs puissent les distinguer. Bien que le pavement ait été réparé autour de la cuve dans la seconde phase — ce qui interdit de connaître le tracé d’origine du bassin — et qu’aucune vérification n’ait été possible jusqu’à présent au niveau des fondations, on peut estimer que la cuve primitive était cruciforme. En tout cas, la branche nord-ouest sud-est, actuellement visible, est celle du premier état et devait être comblée dans la seconde phase. La seconde cuve aurait remployé le bras nord-est-sud ouest du premier bassin, en rehaussant un peu le niveau : les grandes dalles qui la bordent et qui  recoupent l’ancienne branche font saillie de 12 centimètres au-dessus du pavement.

On connaît, par exemple, à Salone et, en Tunisie, à l’Oued Ramel et à Thuburbo Majus, d’autres cas de cuves cruciformes dont on a condamné deux bras, sans doute pour faire des économies d’eau.

L’explication de cette deuxième abside ainsi que de la position du baptistère serai justifie, selon Duval, par l’inversion d’orientation de la basilique à l’époque byzantine et construction d’un presbyterium, précédé d’une estrade pour l’autel au nord-est. Donc réutilisation du chevet occidental en transformant les sacristies en vestibules et en remplaçant l’autel par une cuve baptismale encadrée d’un tapis d’opus sectile. Ainsi l’abside occidentale, dépouillée de son rôle de presbyterium, acquit ainsi une signification funéraire. Mais elle peut aussi avoir remplacé la chapelle annexe des baptistères isolés, et avoir servi à abriter pendant les cérémonies du baptême le siège de l’évêque.

« C’est pourquoi, heureux néophytes que la grâce de Dieu a appelés et entendus avec tant de bonté, dès que vous commencez à sortir de ce bain sacré où vous recevez une nouvelle régénération, et à être unis avec vos frères dans le sein de l’Eglise votre mère, demandez au Père céleste, demandez au Seigneur des biens sacrés, des grâces surnaturelles, des dons du Saint-Esprit.[…] La grâce que je vous demande à mon tour, c’est que, dans vos prières, vous vous souveniez de Tertullien le pécheur ».

Pour finir notre article sur l’importance et la signification du baptême et des baptistères aux premiers siècles en Tunisie, je vous laisse à votre méditation ce beau texte qui fait partie d’une homélie de Saint Augustin aux nouveaux baptisés le deuxième dimanche de Pâques :

« Ceux qui sont renés dans le Christ, c’est à vous que je m’adresse, enfants nouveau-nés, vous qui êtes des tout-petits dans le Christ, la nouvelle génération mise au monde par l’Église, le don du  Père, la fécondité de la Mère, de tendres bourgeons, la fleur de notre fierté et le fruit de notre labeur, ma joie et ma couronne, vous qui tenez bon dans le Seigneur. Je vous adresse les paroles de l’Apôtre : Revêtez Jésus Christ et ne vous abandonnez pas aux préoccupations de la chair pour satisfaire vos convoitises, afin de revêtir par votre vie ce que vous avez revêtu par le sacrement. Vous tous qui avez été baptisés dans le Christ, vous avez revêtu le Christ. Telle est la force du sacrement : il est le sacrement de la vie nouvelle, qui commence maintenant par le pardon de tous les péchés passés, et qui trouvera son accomplissement dans la résurrection des morts.  ~C’est aujourd’hui l’octave de votre naissance; aujourd’hui s’accomplit en vous le sceau de la foi qui était conféré chez les anciens Pères avec la circoncision de la chair qu’on faisait huit jours après la naissance charnelle. ~ C’est pourquoi le Seigneur en ressuscitant a dépouillé la chair mortelle ; non pas qu’il ait surgi avec un autre corps, mais avec un corps qui ne doit plus mourir ; il a ainsi marqué de sa résurrection le « jour du Seigneur ». C’est le troisième jour après sa passion, mais dans le compte des jours qui suivent le sabbat, c’est le huitième, en même temps que le premier. C’est pourquoi vous-mêmes avez reçu le gage de l’Esprit, non pas encore dans sa réalité, mais dans une espérance déjà certaine, parce que vous possédez le sacrement de cette réalité. Ainsi donc, si vous êtes ressuscités avec le Christ, recherchez les réalités d’en haut : c’est là qu’est le Christ, assis à la droite de Dieu. Le but de votre vie est en haut, et non pas sur la terre. En effet, vous êtes morts avec le Christ, et votre vie reste cachée avec lui en Dieu. Quand paraîtra le Christ, votre vie, alors vous aussi, vous paraîtrez avec lui dans la gloire ».

Liturgie des heures. IIème dimanche de Pâques.

P. SILVIO MORENO, IVE

 


Bibliographie pour cet article:

Noël Duval. Le dossier du groupe épiscopal de Bulla Regia. In: Bulletin de la Société Nationale des Antiquaires de France, 1969, 1971. pp. 207-236;

N. Duval, Les églises africaines à deux absides. Recherches archéologiques sur la liturgie chrétienne en Afrique du Nord ; I : Les basiliques de Sbeitla à deux sanctuaires opposés ; II : Inventaire des monuments. Interprétation (Bibliothèque des Écoles françaises d’Athènes et de Rome, fasc. 218 et 218 bis), 1971 et 1973. In: Revue des Études Anciennes. Tome 77, 1975, n°1-4. pp. 411-413;

N. Duval. Les baptistères d’Acholla (Tunisie) et l’origine des baptistères polylobés en Afrique du Nord [Études d’archéologie chrétienne nord-africaine – IX ]. In: Antiquités africaines, 15,1980. pp. 329-343;

Courtois Christian. Baptistère découvert au Cap Bon (Tunisie). In: Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 100ᵉ année, N. 2, 1956. pp. 138-143;

Gauckler Paul. Baptistères byzantins de Tunisie. In: Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 45ᵉ année, N. 5, 1901. pp. 603-604;

Bejaoui Fathi. Documents d’archéologie et d’épigraphie paléochrétiennes récemment découverts en Tunisie dans la région de Jilma. In: Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 134ᵉ année, N. 1, 1990. pp. 256-277

Tertullien, traité sur le Baptême.

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