{"id":648,"date":"2017-07-10T20:00:47","date_gmt":"2017-07-10T20:00:47","guid":{"rendered":"http:\/\/archeologiechretienne.ive.org\/?p=648"},"modified":"2017-07-10T20:00:47","modified_gmt":"2017-07-10T20:00:47","slug":"saint-vincent-de-paul-prisonnier-en-tunisie","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/archeologiechretienne.ive.org\/?p=648","title":{"rendered":"SAINT VINCENT DE PAUL PRISONNIER EN TUNISIE"},"content":{"rendered":"<p><strong>\u00ab\u00a0Cette mis\u00e9rable lettre\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a><\/strong><\/p>\n<p>Tout ce que nous savons de la vie de Vincent durant les trois ann\u00e9es qui suivent\u00a0: 1605, 1606 et 1607, nous le devons \u00e0 deux de ses lettres \u00e9crites le 24 juillet 1607 et le 28 f\u00e9vrier 1608, une depuis Avignon et l\u2019autre depuis Rome. Nous avons trouv\u00e9 la premi\u00e8re et plus importante.<\/p>\n<p>En 1605 Saint Vincent de Paul, jeune pr\u00eatre, trouva qu\u2019une personne qui lui portait beaucoup d\u2019estime \u00e9tant d\u00e9c\u00e9d\u00e9e pendant son absence l\u2019avait institu\u00e9 son h\u00e9ritier et il fut oblig\u00e9 de se rendre \u00e0 Marseille pour un petit recouvrement de fonds provenant de cette succession. Il se disposait \u00e0 reprendre par terre le chemin de Toulouse lorsqu\u2019un gentilhomme du Languedoc avec lequel il \u00e9tait log\u00e9 lui conseilla de s\u2019embarquer avec lui jusqu\u2019\u00e0 Narbonne en lui faisant valoir des motifs d\u2019agr\u00e9ment et d\u2019\u00e9conomie. La mer \u00e9tait belle le vent favorable ce petit trajet abr\u00e9geait le chemin et d\u2019ailleurs c\u2019\u00e9tait la volont\u00e9 de Dieu qu\u2019il en f\u00fbt ainsi. Vincent de Paul c\u00e9da sans se faire beaucoup presser et la felouque mit \u00e0 la voile pour une destination qu\u2019elle ne devait jamais atteindre.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/i0.wp.com\/archeologiechretienne.ive.org\/wp-content\/uploads\/2017\/07\/La-goulette-fort-02.jpg\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-650\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/archeologiechretienne.ive.org\/wp-content\/uploads\/2017\/07\/La-goulette-fort-02.jpg?resize=800%2C541\" alt=\"\" width=\"800\" height=\"541\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/archeologiechretienne.ive.org\/wp-content\/uploads\/2017\/07\/La-goulette-fort-02.jpg?w=800 800w, https:\/\/i0.wp.com\/archeologiechretienne.ive.org\/wp-content\/uploads\/2017\/07\/La-goulette-fort-02.jpg?resize=300%2C203 300w, https:\/\/i0.wp.com\/archeologiechretienne.ive.org\/wp-content\/uploads\/2017\/07\/La-goulette-fort-02.jpg?resize=768%2C519 768w, https:\/\/i0.wp.com\/archeologiechretienne.ive.org\/wp-content\/uploads\/2017\/07\/La-goulette-fort-02.jpg?resize=222%2C150 222w, https:\/\/i0.wp.com\/archeologiechretienne.ive.org\/wp-content\/uploads\/2017\/07\/La-goulette-fort-02.jpg?resize=150%2C101 150w\" sizes=\"auto, (max-width: 800px) 100vw, 800px\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><em>(ancien port de la Goulette, lieu d&rsquo;arriv\u00e9e de saint Vincent de Paul)<\/em><\/p>\n<p>Laissons raconter \u00e0 saint Vincent lui-m\u00eame cette \u00e9trange aventure dont il a fait le r\u00e9cit dans une lettre \u00e9crite d\u2019Avignon le 24 juillet 1607 \u00e0 M. de Comet le jeune son ancien \u00e9l\u00e8ve\u00a0:<\/p>\n<p><strong>\u00ab\u00a0Je m\u2019embarquai dit-il pour Narbonne afin d\u2019y \u00eatre plus t\u00f4t et d\u2019\u00e9pargner ou pour mieux dire afin de n\u2019y arriver jamais et de tout perdre. Le vent nous fut favorable autant qu\u2019il fallait pour arriver ce jour-l\u00e0 \u00e0 Narbonne, ce qui \u00e9tait faire cinquante lieues, si trois brigantins turcs, qui c\u00f4toyaient le golfe de Lyon pour attraper les barques qui venaient de Beaucaire, o\u00f9 il y avait une foire, ne nous eussent donn\u00e9 la chasse et attaqu\u00e9s si vivement que deux ou trois des n\u00f4tres \u00e9tant tu\u00e9s et tout le reste bless\u00e9 et moi-m\u00eame qui eus un coup de fl\u00e8che qui me servira d\u2019 horloge tout le reste de ma vie, n\u2019eussions \u00e9t\u00e9 contraints de nous rendre \u00e0 ces f\u00e9lons.\u00a0Les premiers \u00e9clats de leur rage furent de mettre notre pilote en mille pi\u00e8ces, pour avoir perdu un des principaux des leurs, outre quatre ou cinq for\u00e7ats que les n\u00f4tres tu\u00e8rent. Cela fait, ils nous encha\u00een\u00e8rent et apr\u00e8s nous avoir grossi\u00e8rement pans\u00e9s, ils poursuivirent leur pointe, faisant mille voleries, et donnant n\u00e9anmoins libert\u00e9 \u00e0 ceux qu\u2019ils avoient vol\u00e9s, s\u2019ils se rendaient sans combattre. Enfin, \u00e9tant charg\u00e9s de marchandises, ils prirent, au bout de sept ou huit jours, la route de Barbarie, tani\u00e8re de voleurs sans aveu du Grand Turc.\u00a0<\/strong><\/p>\n<p><strong>Etant arriv\u00e9s \u00e0 Tunis, ils nous expos\u00e8rent en vente avec un proc\u00e8s-verbal de notre capture, qu\u2019ils disaient avoir \u00e9t\u00e9 faite dans un navire espagnol, parce que sans ce mensonge nous aurions \u00e9t\u00e9 d\u00e9livr\u00e9s par le consul que le roi tient en ce lieu-l\u00e0 pour rendre libre le commerce aux Fran\u00e7ais. Leur proc\u00e9dure \u00e0 notre vente fut qu\u2019apr\u00e8s qu\u2019ils nous eurent d\u00e9pouill\u00e9s, ils nous donn\u00e8rent \u00e0 chacun une paire de cale\u00e7ons, un hoqueton de lin avec une bonnette, et nous promen\u00e8rent dans la ville de Tunis o\u00f9 ils \u00e9taient venus express\u00e9ment pour nous vendre. Nous ayant fait faire cinq ou six tours par la ville, la cha\u00eene au cou, ils nous ramen\u00e8rent au bateau, afin que les marchands vinssent voir qui pouvait bien manger et qui non, et pour leur montrer que nos plaies n\u2019\u00e9taient point mortelles. Cela fait, ils nous ramen\u00e8rent \u00e0 la place o\u00f9 les marchands nous vinrent visiter de m\u00eame que l\u2019on fait \u00e0 l\u2019achat d\u2019un cheval ou d\u2019un b\u0153uf, nous faisant ouvrir la bouche pour voir nos dents, palpant nos c\u00f4t\u00e9s, sondant nos plaies, et nous faisant cheminer le pas, trotter et courir, puis lever des fardeaux, et puis lutter pour voir la force d\u2019un chacun, et mille autres sortes de brutalit\u00e9s.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Je fus vendu \u00e0 un p\u00eacheur qui fut contraint de se d\u00e9faire bient\u00f4t de moi parce qu\u2019il n y a rien qui me soit si contraire que la mer. Ce p\u00e9cheur me vendit \u00e0 un vieillard, m\u00e9decin spagirique, souverain tireur de quintessences, homme fort humain et traitable, lequel avait travaill\u00e9 cinquante ans \u00e0 la recherche de la pierre philosophale. Il m\u2019aimait fort, et se plaisait \u00e0 m\u2019entretenir de l\u2019alchimie, et puis de sa loi \u00e0 laquelle il faisait tous ses efforts pour m\u2019attirer, me promettant de grandes richesses et tout son savoir. Dieu op\u00e9ra toujours en moi une croyance assur\u00e9e de ma d\u00e9livrance par les pri\u00e8res assidues que je lui faisais et \u00e0 la Vierge Marie par la seule intercession de laquelle je crois fermement avoir \u00e9t\u00e9 d\u00e9livr\u00e9. L\u2019esp\u00e9rance donc que j\u2019avais de vous revoir, Monsieur, me fit \u00eatre plus attentif \u00e0 m\u2019instruire du moyen de gu\u00e9rir de la gravelle, en quoi je lui voyais chaque jour faire des merveilles\u00a0; il me l\u2019enseigna, et m\u2019en fit m\u00eame pr\u00e9parer et administrer les ingr\u00e9dients. Oh\u00a0! combien de fois ai-je d\u00e9sir\u00e9 depuis d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 esclave avant la mort de monsieur votre fr\u00e8re, car je crois que si j\u2019eusse eu le secret que je vous envoie maintenant, il ne serait pas mort de ce mal-l\u00e0.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Je fus donc avec ce vieillard depuis le mois de septembre 1605 jusqu\u2019au mois d\u2019ao\u00fbt 1606 qu\u2019il fut pris et men\u00e9 au Grand Sultan afin de travailler pour lui\u00a0; mais en vain car il mourut de regret par les chemins. Il me laissa \u00e0 un sien neveu, qui me revendit bient\u00f4t apr\u00e8s la mort de son oncle, parce qu\u2019il ou\u00eft dire que M de Br\u00e8ves, ambassadeur pour le roi en Turquie, venait avec bonnes et expresses patentes du Grand-Turc, pour recouvrer tous les esclaves chr\u00e9tiens. Un ren\u00e9gat de Nice ennemi de nature, m\u2019acheta et m\u2019emmena en son t\u00e9mat (ainsi s\u2019appelle le bien que l\u2019on tient comme m\u00e9tayer du Grand Seigneur\u00a0; car l\u00e0 le peuple n\u2019a rien, tout est au sultan). Le t\u00e9mat de celui-ci \u00e9tait dans la montagne o\u00f9 le pays est extr\u00eamement chaud et d\u00e9sert. Une des trois femmes qu\u2019il avait \u00e9tait grecque chr\u00e9tienne, mais schismatique\u00a0; une autre \u00e9tait turque, qui servit d\u2019instrument \u00e0 l\u2019immense mis\u00e9ricorde de Dieu pour retirer son mari de l\u2019apostasie et le remettre au giron de l\u2019\u00c9glise, et pour me d\u00e9livrer de mon esclavage.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Curieuse qu\u2019elle \u00e9tait de savoir notre fa\u00e7on de vivre, elle me venait voir tous les jours au champ o\u00f9 je fossoyais\u00a0; et un jour elle me commanda de chanter les louanges de mon Dieu. Le ressouvenir du Quomodo cantabimus canticum Domini in terra ali\u00e9na, des enfants d\u2019Isra\u00ebl, captifs en Babylone, me fit commencer, la larme \u00e0 l\u2019\u0153il, le psaume Super flumina Babylonis, et puis le Salve Regina, et plusieurs autres choses en quoi elle prenait tant de plaisir que c\u2019\u00e9tait merveille.\u00a0Elle ne manqua pas de dire le soir \u00e0 son mari qu\u2019il avait eu tort de quitter sa religion, qu\u2019elle estimait extr\u00eamement bonne, pour un r\u00e9cit que je lui avais fait des grandeurs de notre Dieu et pour quelques louanges que j\u2019avais chant\u00e9es en sa pr\u00e9sence, en quoi elle disait avoir ressenti un tel plaisir, qu\u2019elle ne croyait pas que le paradis de ses p\u00e8res, et celui qu\u2019elle esp\u00e9rait, f\u00fbt accompagn\u00e9 de tant de joie qu\u2019elle en avait ressenti pendant que je louais mon Dieu, concluant qu\u2019il y avait en cela quelque merveille. Cette femme, comme une autre Ca\u00efphe ou comme l\u2019\u00e2nesse de Balaam, fit tant par ses discours que son mari me dit d\u00e8s le lendemain, qu\u2019il ne tenait qu\u2019\u00e0 une commodit\u00e9 que nous ne nous sauvassions en France, mais qu\u2019il y donnerait tel rem\u00e8de dans peu de jours que Dieu en serait lou\u00e9.<\/strong><\/p>\n<p><strong>Ce peu de jours dura dix mois, pendant lesquels il m\u2019entretint en cette esp\u00e9rance, et au bout de ce temps-l\u00e0, nous nous sauv\u00e2mes dans un petit esquif, et nous abord\u00e2mes \u00e0 Aigues-Mortes le 28 de juin\u00a0; de l\u00e0 nous nous rend\u00eemes bient\u00f4t apr\u00e8s \u00e0 Avignon, o\u00f9 le ren\u00e9gat se pr\u00e9senta la larme \u00e0 l\u2019\u0153il et le sanglot au c\u0153ur, \u00e0 monseigneur le vice-l\u00e9gat, qui le re\u00e7ut publiquement dans l\u2019\u00e9glise de Saint Pierre, \u00e0 l\u2019honneur de Dieu et \u00e0 l\u2019\u00e9dification des assistants.\u00a0Mon dit seigneur nous a retenus tous les deux pour nous mener \u00e0 Rome, o\u00f9 il s\u2019en ira aussit\u00f4t que son successeur sera venu. Il a promis au p\u00e9nitent de le faire entrer \u00e0 l\u2019aust\u00e8re couvent des <em>Fate-ben-Fratelli<\/em> o\u00f9 il s\u2019est vou\u00e9, etc.\u00a0\u00bb.<\/strong><\/p>\n<p>Le style de cette lettre, certes, a vieilli, mais qu\u2019elle est touchante de courage, de confiance en Dieu, de charit\u00e9 chr\u00e9tienne. Elle n\u2019indique que les faits principaux, et l\u2019on y trouve d\u00e9j\u00e0 cette r\u00e9pugnance extr\u00eame \u00e0 parler de soi, qui fut un des traits caract\u00e9ristiques du caract\u00e8re de saint Vincent. Il dut y avoir bien des regrets pour la patrie absente, bien des travaux, bien des douleurs au fond de ces \u00e9v\u00e8nements, dont on ne d\u00e9couvre pour ainsi dire que la cime. Mais s\u2019il \u00e9tait homme de peu de mots il avait une longue et fid\u00e8le m\u00e9moire on s\u2019en aper\u00e7ut dans la suite lorsqu\u2019il \u00e9tablit des missions dans les r\u00e9gences barbaresques.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/i0.wp.com\/archeologiechretienne.ive.org\/wp-content\/uploads\/2017\/07\/p19-VdePaul-Paris-Stwide.jpg\"><img data-recalc-dims=\"1\" loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-large wp-image-651\" src=\"https:\/\/i0.wp.com\/archeologiechretienne.ive.org\/wp-content\/uploads\/2017\/07\/p19-VdePaul-Paris-Stwide.jpg?resize=980%2C654\" alt=\"\" width=\"980\" height=\"654\" srcset=\"https:\/\/i0.wp.com\/archeologiechretienne.ive.org\/wp-content\/uploads\/2017\/07\/p19-VdePaul-Paris-Stwide.jpg?resize=1024%2C683 1024w, https:\/\/i0.wp.com\/archeologiechretienne.ive.org\/wp-content\/uploads\/2017\/07\/p19-VdePaul-Paris-Stwide.jpg?resize=300%2C200 300w, https:\/\/i0.wp.com\/archeologiechretienne.ive.org\/wp-content\/uploads\/2017\/07\/p19-VdePaul-Paris-Stwide.jpg?resize=768%2C512 768w, https:\/\/i0.wp.com\/archeologiechretienne.ive.org\/wp-content\/uploads\/2017\/07\/p19-VdePaul-Paris-Stwide.jpg?resize=225%2C150 225w, https:\/\/i0.wp.com\/archeologiechretienne.ive.org\/wp-content\/uploads\/2017\/07\/p19-VdePaul-Paris-Stwide.jpg?resize=150%2C100 150w, https:\/\/i0.wp.com\/archeologiechretienne.ive.org\/wp-content\/uploads\/2017\/07\/p19-VdePaul-Paris-Stwide.jpg?w=1059 1059w\" sizes=\"auto, (max-width: 980px) 100vw, 980px\" \/><\/a><\/p>\n<p>On n\u2019a jamais mis en doute l\u2019authenticit\u00e9 de ces lettres\u00a0: nous poss\u00e9dons les originaux, de la main de Vincent et avec sa signature, et les chercheurs ont patiemment reconstruit l\u2019histoire de leur conservation. Toutes les\u00a0deux sont adress\u00e9es \u00e0 M. de Comet, fr\u00e8re de l\u2019ancien protecteur de Vincent et continuateur du soutien au jeune pr\u00eatre. Des archives de M. de Comet, elles pass\u00e8rent \u00e0 son gendre, Louis de Saint-Martin, seigneur d\u2019Ag\u00e8s et avocat de la cour pr\u00e9sidiale de Dax, mari\u00e9 avec Catherine de Comet et fr\u00e8re du chanoine Jean de Saint-Martin. Ensuite, le fils de Louis et de Catherine, C\u00e9sar de Saint-Martin d\u2019Ag\u00e8s, en h\u00e9rita.\u00a0C\u2019est celui-ci qui, un jour, voulut mettre en ordre les papiers de son grand-p\u00e8re et qui les d\u00e9couvrit. Ceci arriva en 1658, alors que Vincent de Paul \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 un personnage avec une renomm\u00e9e nationale et la r\u00e9putation d\u2019un saint. Le jeune Saint-Martin eut un fr\u00e9missement d\u2019\u00e9motion\u00a0: il avait dans les mains la jeunesse du grand homme racont\u00e9e par lui-m\u00eame. Celui-ci se r\u00e9jouirait s\u00fbrement de revoir ces vieux papiers qui racontaient l\u2019aventure la plus excitante de sa longue vie\u00a0! Sans perdre de temps, il les communiqua \u00e0 son oncle le chanoine. Le bon chanoine s\u2019empressa d\u2019\u00e9crire, \u00e0 son tour, \u00e0 Vincent de Paul en lui rendant compte de la trouvaille inesp\u00e9r\u00e9e. Mais la r\u00e9action de Vincent fut bien diff\u00e9rente de celle esp\u00e9r\u00e9e\u00a0: il la lut et la jeta au feu\u00a0; ensuite de quoi il \u00e9crivit \u00e0 Jean de S. Martin pour le remercier de l\u2019envoi de cette copie et pour r\u00e9clamer avec une grande instance l\u2019original auquel il r\u00e9servait, <em>in petto,<\/em> le m\u00eame destin.<\/p>\n<p>\u00c0 ce moment et gr\u00e2ce \u00e0 Dieu, d\u2019autres personnes entrent en action. Le secr\u00e9taire du saint mit au courant de la chose les assistants du sup\u00e9rieur g\u00e9n\u00e9ral de la Mission. On tint un conseil: il fallait \u00e0 tout prix sauver ces lettres du p\u00e9ril imminent de la destruction et, pour cela, il fallait \u00e9viter qu\u2019elles arrivent dans les mains de leur auteur. Ainsi le secr\u00e9taire coula furtivement un billet dans la lettre et pria Jean de S. Martin d\u2019envoyer l\u2019original \u00e0 quelque autre qu\u2019\u00e0 Vincent de Paul, s\u2019il tenait \u00e0 ce qu\u2019il ne f\u00fbt pas perdu. Cela fut fait ainsi qu\u2019il avait conseill\u00e9, et la lettre autographe fut remise au sup\u00e9rieur du s\u00e9minaire des Bons Enfants, c\u2019est par ce moyen qu\u2019elle fut conserv\u00e9e \u00e0 l\u2019insu de saint Vincent. Sans cette pr\u00e9caution on e\u00fbt toujours ignor\u00e9 ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9 pendant son esclavage, ce grand serviteur de Dieu n\u2019en parlant jamais.<\/p>\n<p>Cependant le pauvre ancien se lassait d\u2019attendre. Il voyait la mort approcher et ces lettres \u00e9taient dans des mains \u00e9trang\u00e8res, expos\u00e9es \u00e0 Dieu sait quelles dangereuses interpr\u00e9tations. Ainsi il \u00e9crivit de nouveau, le 18 mars 1660, au chanoine Saint-Martin\u00a0:\u00a0\u00ab\u00a0Je vous conjure, par toutes les gr\u00e2ces qu\u2019il a plu \u00e0 Dieu de vous faire, de me faire celle de m\u2019envoyer cette mis\u00e9rable lettre qui fait mention de la Turquie ; je parle de celle que M. d\u2019Ag\u00e8s a trouv\u00e9e parmi les papiers de M. son p\u00e8re. Je vous prie derechef, par les entrailles de J\u00e9sus-Christ Notre-Seigneur, de me faire au plus t\u00f4t la gr\u00e2ce que je vous demande\u00bb<a name=\"_ftnref11\"><\/a>.<\/p>\n<p>\u00c9mouvants accents qui ne pouvaient pas ne pas \u00e9mouvoir le chanoine Saint-Martin\u00a0: les lettres si ardemment r\u00e9clam\u00e9es \u00e9taient en s\u00fbret\u00e9 depuis deux ans, dans les mains d\u2019Alm\u00e9ras, premier assistant et ensuite successeur du saint. Vincent mourrait six mois plus tard sans avoir pu mettre la main sur ces papiers de jeunesse. Gr\u00e2ce \u00e0 la pieuse machination du secr\u00e9taire, des assistants et du chanoine, elles \u00e9taient sauv\u00e9es pour la post\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 l\u2019authenticit\u00e9 de ces lettres, malheureusement depuis environ un demi-si\u00e8cle, une violente bataille se livre autour d\u2019elles. Dans un extraordinaire article apparu dans la revue d\u2019histoire de l\u2019Eglise en France et titr\u00e9 \u00abSaint Vincent de Paul a-t-il \u00e9t\u00e9 esclave \u00e0 Tunis\u00a0\u00bb, Monsieur Guy Turbet-Delof analyse et critique les Cahiers de Tunisie, dans leur num\u00e9ro de 1965 (p. 53-83) qui ont eu l\u2019id\u00e9e de r\u00e9unir trois \u00e9tudes publi\u00e9es en 1928, 1929 et 1936, dans lesquelles Pierre Grandchamp<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>, d\u00e9veloppant une intuition d\u2019Antoine Redier, croyait pouvoir \u00e9tablir, gr\u00e2ce \u00e0 une critique serr\u00e9e des lettres de Vincent de Paul du 24 juillet 1607 et du 28 f\u00e9vrier 1608, le caract\u00e8re <strong>\u00ab l\u00e9gendaire \u00bb<\/strong> du s\u00e9jour que le fondateur des Lazaristes y disait avoir fait \u00e0 Tunis, en 1605-1607.<\/p>\n<p>L\u2019auteur soutient avec fondement qu\u2019accepter cette th\u00e8se, comme le font les historiens les plus comp\u00e9tents, conduirait \u00e0 voir en saint Vincent, ici du moins, un romancier, ou peu s\u2019en faut. Mais \u00e9galement il dit qu\u2019aucun des arguments de Pierre Grandchamp ne semble convaincant. Leur accumulation, pas davantage. Par contre dira Turbet-Delof qu\u2019il consid\u00e8re les lettres en question, jusqu\u2019\u00e0 plus ample inform\u00e9, comme ressortissant aux relations de voyage et aux r\u00e9cits de captivit\u00e9 <em>non imaginaires<\/em>. Mais une question nous vienne \u00e0 l\u2019esprit\u00a0: pourquoi Vincent de Paul voulait d\u00e9truire ces lettres\u00a0?<\/p>\n<p>Une premi\u00e8re tentative de r\u00e9ponse nous pouvons la trouver \u00e0 la fin de l\u2019article lorsque l\u2019auteur affirme que l\u2019attitude paradoxale de saint Vincent a donn\u00e9 lieu, de la part des contradicteurs de P. Grandchamp, \u00e0 des explications diverses qui se ram\u00e8nent, pratiquement, \u00e0 deux. La premi\u00e8re, qui se trouvait d\u00e9j\u00e0 chez Abelly, est reprise, entre autres, par Guichard : c\u2019est l\u2019humilit\u00e9, vertu fondamentale de Vincent de Paul. Grandchamp l\u2019a facilement r\u00e9fut\u00e9e. La seconde a \u00e9t\u00e9 avanc\u00e9e par Pierre Coste, par Mgr Calvet, par Daniel- Rops : le souci (par crainte, sans doute, de l\u2019Inquisition) de jeter un voile sur les exp\u00e9riences d\u2019alchimie faites \u00e0 Tunis en compagnie du vieux m\u00e9decin. Or, Guichard a bien montr\u00e9 qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019innocents tours de magie blanche.<\/p>\n<p>Mais la r\u00e9ponse, la plus claire, nous la trouvons dans les deux explications propos\u00e9es par l\u2019auteur :<\/p>\n<p>La premi\u00e8re c\u2019est la contradiction, historiquement tr\u00e8s explicable, pourtant, que les contemporains de Vincent de Paul, ceux de 1658, n\u2019auraient pas manqu\u00e9 de relever entre les \u00abpi\u00e8ces noires \u00bb que la litt\u00e9rature lazariste versait alors au dossier barbaresque, et cette \u00ab pi\u00e8ce rose \u00bb qu\u2019\u00e9tait, en somme, la lettre de 1606, o\u00f9 il n\u2019est nullement question \u2014 sauf \u00e0 propos des formalit\u00e9s d\u00e9gradantes, mais classiques, de la vente aux ench\u00e8res \u2014 de mauvais traitements subis en Barbarie par le jeune captif, ni que son \u00e2me ou sa vertu aient \u00e9t\u00e9 le moins du monde en danger.<\/p>\n<p>La seconde explication, c\u2019est le remords que dut \u00e9prouver saint Vincent, apr\u00e8s sa \u00abconversion\u00bb des ann\u00e9es dix, d\u2019avoir cach\u00e9, lors de sa captivit\u00e9, sa condition de pr\u00eatre : lui qui ne cessera d\u2019exhorter les Lazaristes de Tunis et d\u2019Alger \u00e0 \u00eatre jusqu\u2019au bout des t\u00e9moins du Christ. Telle fut m\u00eame, quarante ans plus tard, sa constance \u00e0 vouloir, son insistance \u00e0 r\u00e9clamer qu\u2019il y e\u00fbt \u00e0 Tunis et Alger des pr\u00eatres libres, les pr\u00eatres esclaves \u00e9tant trop souvent, selon, lui, \u00ab d\u00e9r\u00e9gl\u00e9s \u00bb, et d\u2019une validit\u00e9 suspecte, les sacrements d\u00e9livr\u00e9s par eux. Pour cela l\u2019auteur se demande si le rappel de ce s\u00e9jour fait \u00e0 Tunis, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de vingt-cinq ans, ne r\u00e9veillait pas, en Vincent de Paul, le souvenir de quelque d\u00e9sordre d\u00e9sormais odieux au sage \u00ab instituteur \u00bb des pr\u00eatres de la Mission.<\/p>\n<p>La conclusion de son article ainsi que du notre nous la laissons directement \u00e0 Guy Turbet-Delof : \u00ab\u00a0Quoi qu\u2019il en soit, je ne vois aucune raison de suspecter les lettres de saint Vincent sur sa captivit\u00e9. Maintes remarques, en revanche, pourraient \u00e9tayer la th\u00e8se de leur v\u00e9racit\u00e9. Ces trois brigantins guettant les barques qui reviennent de la foire de Beaucaire ; ce subterfuge des corsaires tunisiens pour faire admettre que leurs captifs sont de bonne prise ; cette connaissance exacte du voyage de M. de Br\u00e8ves ; la connaissance et l\u2019excellente transcription du mot arabe to\u2019met : autant de d\u00e9tails, et j\u2019en passe, qui t\u00e9moignent que notre auteur savait parfaitement de quoi il parlait. Je ne jure de rien. Je ne dis pas non plus que tout s\u2019est pass\u00e9 pour Vincent de Paul, \u00e0 Tunis, comme il le raconte. J\u2019affirme seulement que tout peut tr\u00e8s bien s\u2019\u00eatre pass\u00e9 ainsi. Rien, dans le texte en question, ni en dehors, ne permet de le r\u00e9cuser comme t\u00e9moignage. Ainsi, de deux choses l\u2019une : ou bien Vincent de Paul a \u00e9t\u00e9 esclave \u00e0 Tunis en 1605-1607, ou bien il faut voir dans sa lettre du 24 juillet 1607 et dans son \u00abpost-scriptum \u00bb du 28 f\u00e9vrier 1608 un faux de g\u00e9nie, sans commune mesure avec les sources, romanesques ou non, dont il aurait pu s\u2019inspirer\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>P. Silvio Moreno, IVE<\/strong><\/p>\n<hr \/>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Cf. Voici la bibliographie que nous avons utilis\u00e9e pour cet article\u00a0: Orsini, Histoire de Saint Vincent de Paul, Paris, 1842, p. 23-29. Turbet-Delof, Guy. \u2018Saint Vincent de Paul a-t-il \u00e9t\u00e9 esclave \u00e0 Tunis ?\u2019 In : Revue d\u2019histoire de l\u2019\u00c9glise de France, tome 58, n\u00b0161, 1972. pp. 331-340. L\u2019histoire des lettres de la captivit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 racont\u00e9e de nombreuses fois. On peut voir en particulier le r\u00e9cit de Louis Abelly, \u00e9v\u00eaque de Rodez\u00a0:\u00a0La Vie du v\u00e9n\u00e9rable serviteur de Dieu Vincent de Paul, instituteur et premier sup\u00e9rieur g\u00e9n\u00e9ral de la Congr\u00e9gation de la Mission. Paris, 1664, l.1, c.4, p. 17-18). Le document fondamental se trouve en I, 1-2\u00a0; VIII, 271, p. 513-515).<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Pierre Grandchamp (n\u00e9 le 16\/06\/1875 \u00e0 Vitrac et mort le 16\/10\/1964) effectue une carri\u00e8re de Directeur de service \u00e0 la R\u00e9sidence de France \u00e0 Tunis. Il publie de nombreux articles, tous consacr\u00e9s \u00e0 la politique, \u00e0 l&rsquo;\u00e9conomie et \u00e0 l&rsquo;histoire de la Tunisie.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Cette mis\u00e9rable lettre\u00a0\u00bb[1] Tout ce que nous savons de la vie de Vincent durant les trois ann\u00e9es qui suivent\u00a0: 1605, 1606 et 1607, nous le devons \u00e0 deux de ses lettres \u00e9crites le 24 juillet 1607 et le 28 f\u00e9vrier 1608, une depuis Avignon et l\u2019autre depuis Rome. Nous avons \u2026<\/p>\n<p class=\"continue-reading-button\"> <a class=\"continue-reading-link\" href=\"http:\/\/archeologiechretienne.ive.org\/?p=648\">Continuer \u00e0 lire<i class=\"crycon-right-dir\"><\/i><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":651,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":"","jetpack_publicize_message":"","jetpack_publicize_feature_enabled":true,"jetpack_social_post_already_shared":true,"jetpack_social_options":{"image_generator_settings":{"template":"highway","default_image_id":0,"font":"","enabled":false},"version":2},"jetpack_post_was_ever_published":false},"categories":[138],"tags":[27,58,165,37,164,163],"class_list":["post-648","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-historique","tag-archeologie-chretienne","tag-cathedrale-de-tunis","tag-eglise-tunisie","tag-foi-catholique","tag-lazaristes-tunisie","tag-vincent-de-paul"],"jetpack_publicize_connections":[],"jetpack_featured_media_url":"https:\/\/i0.wp.com\/archeologiechretienne.ive.org\/wp-content\/uploads\/2017\/07\/p19-VdePaul-Paris-Stwide.jpg?fit=1059%2C706","jetpack_sharing_enabled":true,"jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/p5FzU9-as","_links":{"self":[{"href":"http:\/\/archeologiechretienne.ive.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/648","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/archeologiechretienne.ive.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/archeologiechretienne.ive.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/archeologiechretienne.ive.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/archeologiechretienne.ive.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=648"}],"version-history":[{"count":2,"href":"http:\/\/archeologiechretienne.ive.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/648\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":652,"href":"http:\/\/archeologiechretienne.ive.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/648\/revisions\/652"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/archeologiechretienne.ive.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/651"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/archeologiechretienne.ive.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=648"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/archeologiechretienne.ive.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=648"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/archeologiechretienne.ive.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=648"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}