LES HÉRÉSIES ET LES SCHISMES A CARTHAGE

De bonne heure, l’Afrique chrétienne connut les hérésies. Elles arrivaient en Afrique par les ports de la Méditerranée et surtout par Carthage. Elles se rattachaient toutes de près ou de loin à une hérésie orientale appelée le gnosticisme qui mêlait aux vérités chrétiennes des théories philosophiques aventureuses et certaines doctrines des religions égyptienne, persanne et chaldéenne.   

Le Montanisme : 

Au IIe et IIIe siècles, Montan annonçait des révélations du Saint Esprit qui complèteraient et même corrigeraient l’Evangile. Montan eut à Carthage un disciple des plus distingués et des plus zélés, en la personne de Tertullien, le premier grand écrivain de l’Afrique chrétienne. 

A cette même époque, le schisme ne fut pas épargné à la jeune Eglise d’Afrique. Un jour même, on compta à Carthage jusqu’à trois évêques: Saint Cyprien, Maximius, le partisan de Novatien que des mécontents avaient opposé à Rome au pape légitime Cornelius et Fortunatus que des prêtres en révolte contre Saint Cyprien et alliés à des laïcs riches et influents avaient fait consacrer évêque de Carthage. 

Le problème des « lapsi » 

En 250, pendant la persécution de Dèce, un problème divisait la communauté : celui de la réconciliation des lapsi, c’est-à-dire des apostats. Ils étaient rangés en deux catégories : les sacrificati, ceux qui avaient effectivement offert un sacrifice et les libellati, ou détenteurs d’un billet, obtenu à prix d’argent. Ces derniers étaient moins coupables que les premiers. Mais le prêtre contestateur Novat accordait tout pardon par l’intermédiaire de confesseurs, c’est-à-dire des fidèles qui avaient souffert pour la foi et qui, de ce fait, jouissaient d’un grand crédit dans la communauté et auprès des évêques. Cyprien réagit en donnant des directives : il se montrait exigeant pour ceux qui avaient formellement apostasié ; moins sévère pour ceux qui n’avaient failli que dans la torture ; plus indulgent pour les libellati.  

Le problème du baptême conféré par des hérétiques :

En 255, un laïc souleva une nouvelle tempête, qui aurait pu avoir de graves conséquences pour l’Église d’Afrique. Il s’agissait de la validité du baptême, conféré par un hérétique. Ce dernier était-il valide?

A Rome, suivant la tradition antique, la réponse était affirmative. En Afrique, par contre, peut être sous l’influence des positions prises jadis par Tertullien, on soutenait qu’un pécheur public ne peut transmettre la grâce baptismale : en raison de son indignité, il ne peut être le canal de l’Esprit Saint. Cyprien lui-même déclara que, puisque le baptême est le sacrement de l’unité, il ne peut être administré en dehors de l’unité. De son coté le pape Etienne qualifiait Cyprien de faux Christ, mais Cyprien insistait que le baptême conféré par un hérétique était invalide et, en conséquence, il était nécessaire de  rebaptiser la personne. Certes, la bonne foi était totale de part et d’autre. Le pape Etienne avait raison de maintenir que le baptême, conféré suivant la formule trinitaire, suffisait pour intégrer le baptisé dans l’Eglise. Cyprien n’avait pas tort de vouloir s’assurer des intentions du baptiseur: non seulement certains baptisaient au nom de leur Eglise, mais ils allaient, tels les montanistes, jusqu’à déformer ou même omettre la formule trinitaire.

L’avenir précisera le problème. C’est Saint Augustin, qui donnera la conclusion à ce débat par cette belle formulation : « Le baptême conféré par Pierre ou Paul est celui du Christ; même si Judas l’avait administré, il serait toujours celui du Christ ».

 Le Manichéisme :

Au IVe siècle, au dire de Saint Augustin, parmi les erreurs qui désolèrent l’Afrique, le manichéisme fut une hérésie des plus pernicieuses. Mani, son fondateur supposait la coexistence éternelle de deux principes, perpétuellement en lutte, un principe essentiellement bon qui est Dieu et un principe essentiellement mauvais qui est le Diable. Saint Augustin lui-même, entre sa vingtième et trentième année, professa cette erreur. Mais après sa conversion, il la combattit énergiquement et prêcha souvent contre elle.

Le Pélagianisme :

Avec non moins d’énergie, il s’attaqua ensuite au pélagianisme, erreur qui niait à la fois le péché originel et la nécessité de la grâce. Pélage fut condamné par le pape Innocent Ier, et c’est avec une grande joie que, prêchant à Carthage le 23 septembre 417, Saint Augustin put annoncer à ses auditeurs que le pape venait d’approuver les condamnations portées contre l’hérésie pélagienne par les conciles de Carthage et de Mila. « Rome a parlé, la cause est définitivement jugée ».

Le Donatisme :

Enfin, Saint Augustin lutta toute sa vie contre le donatisme[1], ce schisme déplorable qui pendant plus d’un siècle partagea en deux camps l’Afrique chrétienne. La persécution de Dioclétien de 303 à 306 provoqua en Afrique de nombreuses apostasies. La réconciliation des fidèles qui avaient failli -les lapsi comme on les appelait- posait autant de problèmes qu’à l’époque de Saint Cyprien, cinquante ans auparavant. Les rigoristes étaient pour une pénitence longue et lourde; la conduite des pasteurs était plus flexible. L’affaire des lapsi se compliquait et s’entremêlait avec celle des traditores : on appelait ainsi les clercs, prêtres ou laïcs, qui, cédant aux menaces, avaient livré à leurs persécuteurs les livres sacrés et les objets du culte. Comme ce crime, aux dires des rigoristes, rendait invalide l’administration des sacrements par le clerc qui s’en était rendu coupable, l’accusation, fondée ou non, devenait un moyen de contester l’autorité des évêques qui avaient vécu en cette période de la persécution. C’est dans ce climat de suspicion que naquit et se développa le schisme donatiste. 

L’opposition partit des évêques de Numidie, qui accusèrent Mensurius, le primat de Carthage, et Caecilianus, son diacre, d’avoir été des traditores, puisqu’ils avaient traversé la période de la persécution sans avoir été inquiétés. Les critiques reprirent avec plus de virulence lors de l’élection de Caecilianus au siège de Carthage, en remplacement de Mensurius décédé. Les évêques de Numidie contestèrent l’élection et la validité de l’ordination épiscopale, qui avait été conférée par des évêques du voisinage et non par le primat de Numidie, comme l’exigeait la tradition. Sans tarder, 70 évêques numides se rassemblèrent à Carthage même et destituèrent Caecilianus. Ils élurent à sa place Majorin, auquel succéda Donat, homme de doctrine, d’autorité et de talent mais aussi d’ambition. En 312, un an seulement avant l’édit de Milan, le schisme était déjà consommé; il devait durer plus d’un siècle.

Dès le début, le schisme donatiste fut un schisme épiscopal, L’autorité contestée n’était pas celle du pape, mais celle du primat de Carthage. Toute l’Afrique prit position pour ou contre, et au moment où Saint Augustin fut élu évêque d’Hippone le Donatisme formait une véritable Eglise, avec son patriarche, ses évêques, ses prêtres, ses moines et ses religieuses. Finalement en 411 Saint Augustin mit officiellement un terme au schisme donatiste. Il réunit à Carthage dans les Thermes de Gargilius[2] les 286 évêques catholiques et les 279 donatistes appartenant à toutes les provinces d’Afrique. Le représentant de l’empereur qui présidait, Flavius Marcellinus, fut plus tard une victime des donatistes. Il est honoré comme martyr le 6 avril. Saint Augustin joua un rôle de premier ordre dans ce concile : il y parla jusqu’à soixante fois en trois jours en accusant les schismatiques, entre autre choses, d’avoir coupé les liens entre l’Église catholique Africaine et les Églises orientales originelles.

 


[1] Cuoq, Joseph. L’Eglise d’Afrique du Nord. Ed. Le Centurion, 1984-Paris, pp. 40-41.

[2] On trouve souvent une information erronée selon laquelle les Thermes de Gargilius se trouveraient dans le site situé sur la colline de Junon, dans la colline de Byrsa, qu’aujourd’hui nous connaissons sous le nom de « Edifice à Colonnes », tandis que le Père Delattre, archéologue de Carthage, situe cet édifice dans le monastère du Carmel. Voici son explication : « La chapelle et le monastère du Carmel occupent en partie l’emplacement des Thermes de Gargilius, un des plus importants édifices de Carthage, où se tint, en 411, aux calendes de juin, la fameuse conférence qui réunit plus de cinq cent cinquante évêques, catholiques et donatistes. On sait combien le rôle de Saint Augustin y fut considérable pour mettre fin au schisme qui, pendant plus d’un siècle, avait désolé l’Eglise. L’hypocauste des Thermes a été retrouvé en creusant la citerne de la Ville Sion, située derrière la chapelle du Carmel. Dans les ruines même des Thermes, on a découvert un de ces peignes en ivoire, orné de symboles chrétiens et que l’on croit avoir été des peignes épiscopaux. Ces sortes de peignes étaient en usage dans les cérémonies pontificales. De nos jours encore, le peigne est prescrit pour le sacre des évêques ».         

 Voici le texte de Saint Augustin « Le ministère public répondit que les évêques Donatistes étaient inscrits au nombre de deux cent soixante dix-neuf, en y comprenant les évêques dont on avait emprunté la signature pendant leur absence, et même celui qui était mort. Quant aux évêques catholiques tous présents, ils étaient au nombre de deux cent quatre-vingt-six. Vingt n’avaient pas signé, quoiqu’ils fussent présents; et en effet, ils s’avancèrent au milieu de l’assemblée; cette abstention avait pour cause la maladie qui leur était survenue depuis leur séjour à Carthage, et du reste ils y avaient suppléé en déclarant par gestes qu’ils étaient entièrement consentants. Ainsi, dans les Thermes Gargiliens qui servaient de lieu de conférence, se trouvaient réunis tous les évêques catholiques qui avaient signé, ou donné leur consentement par signes, à l’exception de ceux qui étaient retenus à Carthage même par la faiblesse de leur santé ».

 

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