NOTRE DAME DE CARTHAGE – ARCHÉOLOGIE

Archéologie Mariale

1. Le bas-relief de la Sainte Vierge

Le bas-relief que nous allons présenter possède trois caractéristiques :

-Bas-relief de marbre blanc magnifiquement fouillé en 1881 dans les ruines de la basilique Damous el Karita[1], mais malheureusement très mutilé.

-Il nous offre d’une façon certaine l’image de la Mère de Dieu, peut-être la plus ancienne que le sol d’Afrique ait fourni jusqu’à nos jours.

-Très probablement l’une des plus anciennes sculptures de la Sainte Vierge dans l’Eglise (les premières représentations ce sont des peintures des catacombes à Rome pour la plupart du milieu du IIIème siècle).

Cathedrale de Tunis 1. a : Description du bas-relief de la Vierge

Notre bas-relief, suivant la description du P. Delattre, montre la Sainte Vierge offrant son divin Fils à l’adoration des Mages. Ceux-ci, par suite des graves mutilations qu’a subies le marbre, ont entièrement disparu[2]. Il ne reste donc de la scène religieuse que la Vierge et l’Enfant, un ange et deux pro­phètes. Toutes les têtes sont brisées et n’ont pas été retrouvées. La Sainte Vierge est assise sur un trône d’hon­neur porté et orné par d’élégantes colonnettes[3]. Marie est représentée de trois quarts et tournée vers la gauche, comme dans la fresque du cimetière de Domitille. Elle est vêtue d’une ample tunique. Sur sa tête, laissant dégager le front et la chevelure, un voile est posé. Il tombe sur les épaules[4], les bras et le trône.

L’enfant Jésus, tourné du même côté, est égale­ment vêtu d’une longue tunique et d’un manteau. Il est assis sur les genoux de sa mère, plus sur le genou droit que sur le genou gauche. Le pied gauche apparaît sous le bas de la tunique. Le pied droit ne devait pas être visible. Outre la tête, l’avant-bras droit manque. Il devait être étendu en avant vers les Mages. Le bras gauche, replié devant la poitrine est bien conservé. A partir du coude, il sort nu des plis du vêtement qui forme sur le milieu du corps une sorte de bourrelet. La main tenait un objet qu’il est impossible de déter­miner.

La Sainte Vierge tient l’enfant des deux mains, du côté droit par le bras près de l’épaule et du côté gauche à la hauteur des reins sous le bras.

Derrière le trône, on voit deux prophètes, sans doute Isaïe et Michée. Ils sont debout, drapés dans leur pallium. On les dirait élevés de terre, les mains en avant dans l’attitude de la prière. Peut-être aussi la main droite, la seule qui soit conservée, indiquait- elle le ciel ou l’étoile qui accompagnée les mages. C’est ce que semble révéler sa direction oblique vers le som­met du bas-relief.

Cathedrale de TunisEn avant du groupe, l’ange, vêtu d’une longue tunique, se tient aussi debout. Il a les pieds chaussés de sandales. De ses ailes, la gauche seule subsiste. Tout le haut du corps a disparu, mais les amorces de la sculpture laissent deviner son attitude. C’est l’archange Gabriel présentant les Mages à Jésus et à Marie. Celle-ci, assise sur la cathedra, les pieds posés sur le suppedaneum, en signe d’honneur, sert elle-même de trône à Jésus qu’elle présente à l’adoration des personnages venus de l’Orient[5]. L’En­fant-Dieu n’est pas représenté au moment de sa nais­sance, mais déjà: âgé de plusieurs années. Le tableau se terminait à gauche par un arbre.

L’encadrement de ce bas-relief est une bordure ajourée formée de feuilles épineuses. Elle entoure la scène sur trois côtés, car un second tableau infé­rieur complétait le marbre entier qui n’avait pas moins d’un mètre de hauteur et 0m75 de largeur.

Une sorte de listel en saillie, dont la tranche est légèrement arquée d’une extrémité à l’autre, sépa­rait les deux scènes. Une des scènes qui a dis­parue devait représenter l’Annonciation, sujet qui se voit dans les catacombes dès le IIème et le IIIème siècle, en particulier au cimetière de Priscille à Rome.

1. b : Datation du bas-relief de la Vierge

Ce bas-relief a été étudié en détail par le grand archéologue Jean Baptiste de Rossi, archéologue des catacombes romaines. Avec sa haute compétence, après l’avoir minutieusement décrit, il s’exprime ainsi : « Il s’agit de savoir s’il appartient à l’époque où l’Afrique, recouvrée par Justinien, demeura sous l’influence directe de Constantinople et de l’art by­zantin, ou bien au temps de l’Afrique romaine et chrétienne, lors de ses relations intimes, avec Rome et l’Occident latin».

Jean Baptiste de Rossi répond à la question en appuyant son jugement de savantes com­paraisons. Voici sa conclusion : le style du fragment carthaginois lui semble de la première période de la sculpture chrétienne au IVème siècle : « Certainement, dit-il, il n’appartient pas au style des sarcophages de Ravenne et de Venise, au temps de l’exarchat byzantin et de l’atelier du sculpteur Daniel et de son école »[6].

Cathedrale de TunisTous les archéologues, il est vrai, ne partagent pas son opinion. Plusieurs veulent voir dans cette sculpture une œuvre byzantine à cause de la bordure ajourée, avec ses feuilles aiguës, puisque elle se retrouve certainement dans l’art byzantin et le P. Delattre l’a ren­contrée lui-même à Jérusalem, dans la décoration de l’église Sainte-Marie, construite par Justinien en l’honneur de la Présentation de la Sainte Vierge au Temple. C’est aujourd’hui la mosquée El -Aksa. Mais si cette bordure se montre dans des œuvres byzantines, rien ne prouve qu’elle ne soit d’origine antérieure. Quoi qu’il en soit, le P. Delattre a rencontré sou­vent des artistes compétents disposés à faire remon­ter cette œuvre d’art au IIIème siècle.

Ainsi par exemple, le 25 avril 1905, un artiste qui avait frappé le P. Delattre par la sûreté de son jugement sur diverses pièces du Musée Lavigerie, répondit carrément sur la question de la datation du bas-relief : «Le commencement du règne de Constantin et pas plus bas». On sait que cet empereur monta sur le trône en 306. Et en voyant le bas-relief de l’apparition de l’ange aux bergers, bas-relief sorti du même ciseau pour faire pendant à celui de la Vierge et trouvé au même endroit, l’artiste en question ajoute: «Oh! Je ne me dédis pas. Pour moi, ces deux bas-reliefs sont bien du commencement du IVème siècle. Ils n’ont rien de byzantin».

Voici maintenant en quels termes Auguste Audollent, dans son grand ouvrage Carthage ro­maine, parle de nos deux bas-reliefs: « Les avis sont partagés sur la date de ces ou­vrages: d’après les uns, ils remonteraient au IVème siècle; selon d’autres, ils sont byzantins. Les rap­prochements indiqués par Jean B. de Rossi me parais­sent favorables à la première solution vers laquelle j’incline. On fait état contre cette opinion du ca­ractère des draperies et du style des feuilles qui garnissent l’encadrement; on a signalé en gros des analogies avec l’Ambon de Thessalonique. Mais est-il vraisemblable qu’un pareil travail ait pu être exé­cuté en Afrique, après les Vandales, lorsque la trans­mission des méthodes et des procédés techniques avait été plus ou moins interrompue? »[7].

Il serait, en effet, difficile de citer une œuvre d’art byzantine que l’on puisse rapprocher de notre bas-relief. De plus, dit le P. Delattre, c’était l’usage dans l’Eglise byzantine de ne représenter Notre-Seigneur Jésus-Christ, la Sainte Vierge et les Saints que par la peinture. « Cette magnifique pièce d’art, écrivait encore de Rossi au P. Delattre, ne provenant pas d’un sarcophage, mais d’un bas-relief de la basilique, a une valeur exception­nelle et forme le plus bel échantillon connu de ce genre de représentation dans la sculpture chré­tienne».

Cathedrale de TunisOn peut comprendre donc que cette magnifique pièce d’art et l’importance qui y est donnée à Marie montrent la place de choix réservée par les fidèles de Carthage à la Mère de Dieu. En plus, d’après l’endroit où il a été trouvé, ce bas-relief devait décorer une des principales entrées de la basi­lique de Damous-el-Karita, celle par où le clergé y pénétrait. Il avait pour pendant, comme nous l’avons déjà dit, la scène de l’apparition de l’ange aux bergers, sculptée dans le même style et par le même artiste.

L’œuvre de découverte a été immense. C’est morceau par morceau que ces deux pièces ont été retrouvées par le P. Delattre et plusieurs fragments sont venus rejoindre la por­tion principale à plusieurs années d’intervalle. Une grisaille exécutée d’après ces premières don­nées par le P. Delattre a été reproduite en image populaire et n’a pas tardé à prendre le nom de Notre Dame de Carthage.

Malgré les difficultés à reconstituer l’originel, nous avons là une sculpture ar­tistique représentant d’une façon certaine la Sainte Vierge avec l’enfant Jésus et remontant selon toute probabilité pour le moins au IVème siècle. On y sent une expression et une vigueur de l’influence de traditions ex­cellentes, influence qui disparaît au Vème siècle, mais qui bien convient au règne de Constantin.

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[1] Cf. Moreno, Silvio, Carthage Eternelle, Tunis, 2013, p.

[2] « Dans la partie qui était occupée par les Mages, raconte le P. Delattre, on voit encore trois pieds qui étaient chaussés. Des fragments de personnages et d’autres n’ont pu retrouver leur place. Deux mains étendues, couvertes d’un voile et portant une cassette ronde appartient assurément à un des Mages présentant son offrande. D’ailleurs ce bas-relief comportait deux scènes et nous en avons trouvé un second qui lui faisait pendant, et don la scène supérieure est l’Annonciation de l’Ange aux bergers. Cela fait en tout quatre scènes. Les deux qui ont complètement disparu devaient représenter l’Annonciation et l’adoration des bergers ». P. Delattre, Le culte de la Saint Vierge en Afrique, Paris, 1907, p. 5.  

[3] « Le trône se compose d’un large escabeau servant de support à un tabouret. Ces deux parties du trône sont ornées de fines colonnettes avec base et chapiteau. La tranche du plateau, aussi bien de l’escabeau que du tabouret, portent des rainures qui en font une sorte de corniche. Ce siège d’honneur si soigné dans ses détails, n’a ni dossier ni bras. La Sainte Vierge y est assise sur un épais coussin. Dans les plus anciennes images des catacombes la Saint Vierge portant l’Enfant Jésus est ainsi assise sur un siège d’honneur. Il en est de même dans les bas-reliefs des plus anciens sarcophages ».

[4] Pour la grande statue en bois de N. D. de Carthage, le sculpteur n’a pas suivi exactement le dessin du bas-relief. Il a placé sur la pointe des épaules un manteau qui retombe sur le trône, et sur la tête un voile court qui chevauche sur le manteau. (P. Chales).

[5] Saint Jean Damascène dans une homélie sur la Nativité de Marie, dit : « Ses mains porteront l’Eternel et ses genoux seront un trône plus sublime que les chérubins ». Ailleurs s’adressant à Marie : « Vous êtes ce trône royal sur lequel les Anges contemplent assis leur Maitre et leur Créateur ». Cf. P. Terrien, La Mère de Dieu, t. II, p. 141, cité dans Delattre, Louis, Le culte de la Saint Vierge en Afrique, Paris, 1907, p. 6.

[6] De Rossi, Jean Baptiste, Bulle d’Archéologie chrétienne, Rome, 1884-1885, p. 146.

[7] Audollent, Auguste, Carthage romaine, Paris, 1901, p. 655.

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